Home ModeMaison Shiatzy Chen : quand le galop devient geste couture

Maison Shiatzy Chen : quand le galop devient geste couture

by pascal iakovou
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Pour sa collection Printemps-Été 2026 intitulée « Inépuisable », la maison taïwanaise déploie une rêverie équestre où l’héritage oriental rencontre la liberté des seventies. Une proposition rare, présentée à Paris le 6 octobre, qui interroge la place du mouvement dans la haute facture.

Il existe dans l’imaginaire chinois une figure qui condense à elle seule vitesse, grâce et transcendance : le Cheval volant du Gansu, ce bronze de la dynastie Han découvert en 1969, parfaitement équilibré sur un sabot posé sans pression sur une hirondelle en vol. Cette pièce du IIe siècle, aujourd’hui trésor national interdit d’exportation, incarne depuis quarante ans le symbole officiel du tourisme chinois. C’est précisément cette tension entre l’ancrage et l’envol que Madame Wang Chen Tsai-Hsia a choisi d’explorer pour sa prochaine collection.

Fondée à Taipei en 1978, Maison Shiatzy Chen a construit son identité sur ce qu’elle nomme le « neo-Chinese chic » : une fusion patiente entre les techniques de coupe occidentales, apprises dans un atelier parisien ouvert dès 1990, et l’héritage artisanal chinois, des broderies Miao aux cols mandarin. En 2008, la maison devient la deuxième enseigne taïwanaise à défiler officiellement à la Fashion Week de Paris. Un an plus tard, elle intègre la Fédération française de la mode, seule représentante de la Grande Chine parmi les membres permanents.

La collection « Inépuisable » prend appui sur un proverbe oriental évoquant le cheval qui galope sans fin. Mais le propos dépasse la simple métaphore équestre pour tisser un dialogue entre deux imaginaires : celui du Bronze aux sabots ailés, symbole de vélocité et d’agilité dans la culture chinoise, et celui de Pégase, incarnation occidentale de puissance et d’espérance. Cette dualité irrigue l’ensemble des silhouettes présentées le 6 octobre au Palais de Tokyo.

La palette retenue compose un territoire chromatique volontairement retenu : brun tabac, brun café, bleu-violet verveine, noir et blanc, rehaussés par touches de rose et de bleu cobalt. Des teintes inspirées des pierres utilisées dans les arts folkloriques viennent ponctuer cet ensemble. Les silhouettes féminines déclinent pantalons évasés et débardeurs, hauts en dentelle associés à des tissus souples, construisant une allure allongée et langoureuse. Les tailleurs, taillés dans des matières fluides, conservent leur structure tout en absorbant une décontraction nouvelle.

Le vestiaire masculin propose des pièces ajourées, des mailles généreuses, des bermudas et pantalons en cuir, des franges et des éléments workwear. L’esprit artisanal hippie se manifeste dans le traitement des matériaux : les courbes de la selle se métamorphosent en poches fonctionnelles, tandis que les shorts en dentelle esquissent un rythme aérien. Les combinaisons jouent la carte du détournement : bikinis en crochet sous des costumes, franges mariées aux jeans, pyjamas transformés en tenues de soirée.

Les accessoires prolongent le vocabulaire équestre avec une cohérence remarquable. Les foulards adoptent une forme triangulaire, portés en ras-du-cou ou en ornements de sac. Les contours des maroquineries reprennent les lignes courbes des selles, associant attaches métalliques et superpositions pour créer des effets de relief. Cuirs veloutés et cuirs grainés composent une allure naturelle. Mors et fers à cheval se métamorphosent en boucles d’oreilles, colliers, broches et ceintures. La collection de chaussures décline babies revisitées, sandales compensées et souliers masculins ornés de perforations et d’attaches en forme de fer.

Cette proposition interroge la capacité d’une maison asiatique à s’inscrire durablement dans le calendrier parisien tout en maintenant une identité culturelle distincte. Depuis dix-sept ans que Shiatzy Chen défile dans la capitale française, chaque collection explore un pan différent de l’héritage chinois : calligraphie et encre pour l’automne-hiver 2024, broderies Miao pour l’automne-hiver 2025. La question du cheval, animal présent dans les deux cultures mais porteur de significations différentes, offre un terrain de dialogue particulièrement fertile.

La référence aux années 1970 ne relève pas du simple exercice nostalgique. Elle pointe vers une période où la mode occidentale a elle-même cherché ailleurs ses sources d’inspiration, intégrant broderies afghanes, tissus indiens et silhouettes nomades. En inversant le mouvement, en réinjectant l’esprit hippie dans un vocabulaire chinois contemporain, Madame Wang propose une forme de réciprocité culturelle rarement explorée avec cette précision.

Reste à observer comment cette collection sera reçue par une clientèle internationale de plus en plus attentive aux questions d’appropriation et d’authenticité culturelles. La force de Shiatzy Chen réside peut-être dans sa position singulière : ni maison européenne empruntant des motifs orientaux, ni label chinois cherchant à copier les codes occidentaux, mais entreprise familiale taïwanaise ayant patiemment construit, sur près d’un demi-siècle, un langage vestimentaire propre.

Le cheval qui galope sans fin n’est pas seulement une image poétique. C’est aussi la métaphore d’une maison qui refuse de s’arrêter à une formule, préférant poursuivre sa course entre les cultures, entre les techniques, entre les époques. Soies et franges drapant délicatement le dos du destrier : doux et débridé, classique et contemporain. Pareil au vent, ininterrompu.

Enrique Urratia pour Luxsure

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