Home ModeFashion WeekLoro Piana au Palazzo Citterio : quand la couleur devient matière

Loro Piana au Palazzo Citterio : quand la couleur devient matière

by pascal iakovou
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Pour sa collection Printemps/Été 2026, la Maison piémontaise investit un palais milanais tout juste rouvert après cinquante ans de travaux. Une mise en scène qui questionne la place du textile dans le dialogue entre patrimoine et création contemporaine.

Il aura fallu attendre décembre 2024 pour que le Palazzo Citterio ouvre enfin ses portes au public milanais. Cinquante-deux ans après son acquisition par l’État italien, le palais baroque de la Via Brera achève sa mue sous la direction de l’architecte Mario Cucinella. C’est dans cet écrin fraîchement restauré, où dialoguent Boccioni, Modigliani, Morandi et Picasso, que Maison Loro Piana a choisi de présenter sa garde-robe masculine pour la saison à venir.

Du fil au pigment

Depuis Quarona, au pied des Alpes piémontaises, la famille Loro Piana transforme la laine depuis six générations. L’entreprise fondée en 1924 par Pietro Loro Piana s’est imposée comme le premier transformateur mondial de cachemire, approvisionnant les ateliers de haute couture parisiens dès les années 1940. Cette maîtrise des fibres nobles — cachemire de Mongolie, vigogne des Andes, mérinos de Tasmanie — constitue le socle sur lequel la collection Printemps/Été 2026 érige son propos.

Car le parti pris de cette saison tient en un mot : couleur. Non pas la couleur comme ornement, mais comme révélateur de la qualité textile. Les nuances présentées — tons sable et boue, crème et fauve, touches de rouge, de jaune orangé et de turquoise — ne sont jamais plates. Elles résultent de mélanges complexes où cachemire, soie et laine mérinos se combinent pour produire des changements de tons subtils, un kaléidoscope discret qui n’existe que par la matière qui le porte.

L’éloge de la douceur construite

La silhouette reste fidèle aux codes établis par la Maison : fluide, décontractée, indéniablement habillée. Les blazers — ajustés droits ou croisés, à revers en pointe ou col châle — côtoient les pièces signatures : vestes Spagna, Traveller et Maremma déclinée en version bomber. Les chinos en point de riz se portent avec des cardigans et des pulls confectionnés dans un mélange de laine, cachemire, soie et lin.

L’esprit nautique, inhérent à l’identité Loro Piana — la Maison équipe Team New Zealand pour l’America’s Cup depuis 2002 —, traverse une série de pièces techniques : vareuses en maille Milano, chemises rayées, vêtements de voile pour régates. Les cabans à col chemise dialoguent avec des bombers en solaro et des pantalons en coton, lin et soie inspirés du vêtement de travail. Jusqu’aux tenues de soirée, qui adoptent cette absence de rigidité : un smoking à bermuda blanc, un Barathea classique à veste noire.

Le lieu comme programme

Le choix du Palazzo Citterio n’est pas anodin. Le palais du XVIIIe siècle, rénové par Cucinella pour accueillir les collections Jesi et Vitali dans le cadre du projet « Grande Brera », incarne cette tension entre conservation et innovation qui traverse également le travail de la Maison piémontaise. Les formes libres dessinées au sol par la scénographie créent un paysage accueillant ; la moquette colorée s’harmonise avec les teintes de la collection ; les surfaces argentées dialoguent avec les panneaux en laque mate ou brillante.

Les nouveaux sacs — le modèle Bale oversize, les sacs de voyage en tissu technique, la version fourre-tout du sac Loom — sont présentés sur du mobilier italien vintage en noyer et bois laqué. Un dispositif qui rappelle que le luxe selon Loro Piana ne se proclame pas : il se reconnaît à la main qui touche le tissu.

La Maison lance par ailleurs deux nouveaux programmes de cachemire : Sergio, dédié aux essentiels, et Cedar Treccia, consacré aux modèles torsadés. Des palimpsestes textiles qui poursuivent la réécriture d’un savoir-faire centenaire.

Dans un contexte où l’industrie du luxe traverse des turbulences — enquêtes sur les conditions de production, questionnements sur la traçabilité des filières —, Loro Piana rappelle que la valeur réside moins dans l’ostentation que dans la construction patiente d’une expertise. Au Palazzo Citterio, entre un Modigliani et un Carrà, les pulls de cachemire prennent leur place dans une conversation sur le temps long.

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