Home ModeFashion WeekLouis Vuitton Homme AW26 : quand Pharrell Williams fait du futur un héritage

Louis Vuitton Homme AW26 : quand Pharrell Williams fait du futur un héritage

by pascal iakovou
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Avec sa collection « Timeless », le directeur artistique propose une dialectique inédite entre science-fiction des années 1980 et permanence du geste artisanal. Une vision où l’innovation textile sert moins la performance que la pérennité.

Le Jardin d’Acclimatation n’accueille plus seulement des promeneurs dominicaux. Ce 21 janvier 2026, une caisse de fret en bois y dépose le DROPHAUS, structure préfabriquée conçue par Pharrell Williams en collaboration avec le cabinet d’architecture japonais Not A Hotel. L’image vaut manifeste : la Maison Louis Vuitton, héritière de 170 ans de malleterie, choisit désormais de livrer l’habitat comme elle livrait autrefois les bagages — dans une logique de mobilité élégante et de temporalité assumée.

Cette troisième collection masculine sous la direction de Pharrell Williams marque une inflexion stratégique. Là où ses premières propositions jouaient sur l’accumulation référentielle et le foisonnement chromatique, « Timeless » opère un recentrage vers ce que le communiqué de presse nomme la « fonction » et la « durabilité ». Le vocabulaire n’est pas anodin : dans un secteur où la rotation des collections s’accélère, Vuitton pose la question de ce qui reste.

L’innovation comme prétexte au classicisme

Les « Timeless Textiles » développés par le Studio Homme constituent l’épine dorsale technique de cette proposition. Des tissus de tailleur traditionnels — pied-de-poule, chevron, carreaux — sont retissés avec des fils techniques qui deviennent réfléchissants sous la lumière. Des textiles thermo-adaptatifs confèrent aux vestes en soie ou chambray des propriétés imperméables grâce à des membranes innovantes. Des étoffes collées à l’aluminium permettent aux vêtements de se sculpter selon le mouvement du corps.

Le paradoxe mérite attention : ces innovations servent moins à créer des formes nouvelles qu’à pérenniser des formes anciennes. Le costume croisé, le pardessus, le blouson de travail — silhouettes héritées du vestiaire masculin du XXe siècle — sont ici « optimisés » pour durer. La technologie ne vient pas disrupter le classique ; elle l’embaume.

Le trompe-l’œil comme philosophie

L’autre fil conducteur de la collection réside dans l’illusion matérielle. Un pantalon de travail bleu ordinaire se révèle en vigogne surdyée double-face. Un coupe-vent apparemment en nylon est en réalité en pure soie. Un blouson qui semble en éponge est confectionné en vison. Le cuir de crocodile imite le cuir de veau naturel VVN. Le nouveau tissu LV Silk-Nylon — tissé sergé avec 51 % de soie et 49 % de nylon recyclé — ressemble au cuir à distance tout en étant hydrofuge et infroissable.

Cette esthétique du déguisement interroge. Dans un marché où le « quiet luxury » a érigé la discrétion en valeur cardinale, Vuitton propose une discrétion à double fond : des matières précieuses qui se font passer pour ordinaires, des savoir-faire exceptionnels qui refusent l’ostentation. Le Monogram lui-même devient fantomatique sur certaines pièces en cuir et denim, ne se révélant qu’avec la patine du temps — comme si la signature de la Maison préférait désormais l’apparition progressive à l’affirmation immédiate.

La goutte d’eau et l’effet de propagation

Le motif de la gouttelette traverse la collection comme métaphore : un petit impact peut transformer le futur par effet d’ondulation. On retrouve ce principe dans l’architecture même du DROPHAUS, dans les cristaux brodés main sur les manteaux en cachemire bouclé, dans la nouvelle sneaker LV Drop dont la semelle imite les ondulations d’une goutte touchant la surface de l’eau. Un Keepall apparaît serti de 11 000 cristaux en forme de gouttes.

La métaphore excède la simple décoration. Elle traduit une ambition de soft power : que chaque geste créatif du Studio Homme génère des répercussions durables dans l’industrie. Les malles vitrail — reproduisant les fenêtres Art nouveau de la maison familiale d’Asnières avec plus de 1 500 coupes de verre assemblées par soudure — incarnent cette volonté de transmission. Ces pièces, restaurées par les mêmes maîtres artisans qui entretiennent l’original, fonctionnent comme des fenêtres vers l’avenir autant que vers le passé.

Ce que cache le rétrofuturisme

La silhouette puise explicitement dans la vision des années 1980 de ce que seraient les années 2020. Ce décalage temporel — regarder le présent depuis le futur imaginé du passé — permet à Pharrell Williams d’éviter deux écueils : le passéisme nostalgique et le futurisme naïf. Le « future dandy » qu’il dessine porte un tailoring classique suspendu à des volumes décontractés, des parkas en coton-polyester à doublure contrastée, des sous-couches à col montant respirantes sous des costumes réversibles en nylon ou soie.

Cette collection pose une question plus large au secteur : dans un monde où la durabilité devient exigence réglementaire et attente consommateur, comment une maison de luxe peut-elle concilier renouvellement saisonnier et pérennité revendiquée ? La réponse de Vuitton tient dans une formule : faire du futur un héritage, de l’innovation une tradition, de la performance une élégance. Le temps dira si cette dialectique résiste à l’épreuve qu’elle prétend transcender.

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