Home ModeFashion WeekKIDILL Automne-Hiver 2026 : Hiroaki Sueyasu et l’éloge de la contradiction

KIDILL Automne-Hiver 2026 : Hiroaki Sueyasu et l’éloge de la contradiction

by pascal iakovou
0 comments

Avec « HEAVEN », le designer japonais épure sa mise en scène pour mieux révéler ce qui fonde KIDILL depuis ses origines : une dialectique punk où kawaii et hardcore, fragilité et brutalité coexistent sans jamais se résoudre.

Le silence, d’abord. Pour sa collection Automne-Hiver 2026-27, Hiroaki Sueyasu a choisi de dépouiller la scène de toute théâtralité. Là où d’autres maisons orchestrent des spectacles totaux, KIDILL opte pour l’espace nu, le souffle suspendu entre le vêtement et le corps. Ce retrait n’est pas une abdication — c’est une déclaration de méthode. Quand on enlève le bruit, reste l’essentiel : la tension.

Cette tension, Sueyasu la cultive depuis la fondation de KIDILL en 2014. Son vocabulaire est celui du punk tokyoïte, mais sa grammaire refuse la résolution. Hasard et inévitable, chaos et immobilité, audace et délicatesse, kawaii et hardcore — ces oppositions ne sont pas des problèmes à résoudre mais des forces à faire cohabiter. Le designer ne cherche pas l’équilibre ; il cherche la friction productive.

Le MA-1 comme territoire de négociation

La collaboration avec Alpha Industries incarne cette philosophie. Le MA-1, blouson militaire conçu en 1963 pour les pilotes de l’US Air Force, est enveloppé d’un tulle souple qui en brouille la lecture. La rigidité du vestiaire de combat rencontre la légèreté d’une matière associée au ballet et à la lingerie. Ni détournement ironique, ni hommage respectueux : une superposition qui laisse les deux registres s’affirmer simultanément.

La collaboration avec Umbro pousse la logique plus loin. Plus de quarante points d’ajustement sont intégrés aux transitions entre panneaux — un excès délibéré qui transforme le vêtement sportif en objet modulable, presque chirurgical. Les symboles du punk tels que Sueyasu les perçoit — épingles à nourrice, ornements métalliques, sangles de bondage — sont poussés jusqu’à la saturation sans basculer dans la caricature.

Trevor Brown et l’iconographie de l’ambigu

Les œuvres de Trevor Brown traversent la collection comme un fil conducteur troublant. L’artiste britannique, installé à Tokyo depuis plus de trente ans, occupe une position singulière dans l’underground nippon : ses représentations de jeunes filles oscillent entre l’innocence et le malaise, le kawaii et le dérangeant. Des ailes d’anges et de démons surdimensionnées engloutissent les silhouettes. Des parkas longues aux courbes tranchantes — inspirées du mouvement mods britannique — se superposent à des motifs figuratifs. Le tulle découpe l’image sans la censurer.

Cette collaboration n’est pas décorative. Elle prolonge la question centrale de KIDILL : comment préserver ce que Sueyasu nomme « la pureté de l’adolescence » — cette naïveté fragile, proche du trouble — dans un monde qui exige la sophistication et le calcul ? La réponse tient dans le refus de choisir.

La matière comme champ de bataille

Les oppositions se lisent d’abord dans les textures. Une palette fumée, délicate, presque éteinte, se heurte à des applications de silicone noir — sali, abrasif, quasi industriel. Les tartans traditionnels côtoient les jacquards réfléchissants. Les étoffes découpées à vif jouxtent les jupes matelassées. Le piping trace les contours des vêtements comme une ligne de démarcation.

Sueyasu travaille avec une équipe spécialisée dans le sur-mesure, ce qui permet une précision technique inhabituelle pour une esthétique aussi volontairement brute. C’est là que réside peut-être le paradoxe le plus fertile de KIDILL : l’inachevé est travaillé avec soin, la rébellion est taillée sur mesure.

Ce que « HEAVEN » désigne vraiment

« HEAVEN ne désigne pas un paradis au sens classique du terme », précise Sueyasu. « Il évoque plutôt une libération — celle qui se détache des tabous et des contraintes, et se dresse comme une interrogation face aux normes établies. C’est une métaphore où les forces opposées se rejoignent, à l’endroit fragile situé entre l’enfance et l’âge adulte. »

Cette définition éclaire rétrospectivement tout le travail de la maison japonaise. KIDILL ne propose pas une utopie de l’harmonie mais une utopie de la coexistence conflictuelle. Un dénouement destructeur, une illusion assumée — c’est peut-être là, effectivement, une certaine idée du paradis pour ceux qui refusent de trancher.

Visuels backstage par Enrique Urratia pour Luxsure

Related Articles