Home ModeFashion WeekZimmermann et l’héritage de Lavender Bay : quand la mode australienne renoue avec sa bohème

Zimmermann et l’héritage de Lavender Bay : quand la mode australienne renoue avec sa bohème

by pascal iakovou
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La collection Kindred Spirit Printemps 2026, présentée au Carreau du Temple à Paris, puise son inspiration dans la communauté artistique qui transforma un faubourg de Sydney en laboratoire créatif dans les années 1970. Une généalogie culturelle qui interroge la place de l’héritage dans la mode contemporaine.

Il y a quelque chose de singulier dans le geste de Nicky Zimmermann. Là où tant de créateurs convoquent les seventies comme un réservoir de silhouettes à recycler, la directrice artistique de la Maison australienne choisit d’exhumer un territoire précis : Lavender Bay, cette anse du port de Sydney où se cristallisa, entre 1969 et le début des années 1980, l’une des aventures artistiques les plus fécondes du continent.

Brett Whiteley s’y installa à son retour de New York, bientôt rejoint par Peter Kingston, Garry Shead et une constellation de peintres, cinéastes et musiciens. Dans ces maisons de bois surplombant le Harbour Bridge, ils inventèrent une bohème australienne, affranchie des conventions victoriennes qui régissaient encore largement la société du pays. L’exposition « Bohemian Harbour », organisée en 2018 au Museum of Sydney, documenta cette effervescence : des tableaux saturés de lumière, des expérimentations filmiques, une liberté revendiquée jusque dans le quotidien.

C’est cette généalogie que Zimmermann convoque pour sa collection printemps 2026. Non pas comme citation explicite, mais comme méthode. Les imprimés floraux, signature de la Maison depuis ses débuts aux marchés de Paddington en 1991, se déforment en motifs psychédéliques, étirés jusqu’à l’illusion du mouvement. Les robes en organza superposent des dizaines de couches coupées en biais et froncées ensemble, une technique que l’atelier a baptisée « super-fluff » et qui produit des volumes ondoyants, presque végétaux.

La silhouette du défilé parisien raconte cette tension entre rigueur technique et désinvolture apparente. Les tailleurs en laine aux coloris seventies, portés avec des micro-shorts dont l’ourlet répond à celui du blazer, citent le vestiaire utilitaire des artistes sans jamais tomber dans la reconstitution. Les salopettes de peintre, déclinées en twill de coton et en cuir fauve, révèlent un body échancré, rappelant que Zimmermann construisit son vocabulaire autour du maillot de bain avant de l’étendre au prêt-à-porter.

Le denim, travaillé entre les ateliers de Sydney et le studio parisien ouvert en 2022, porte des broderies d’oiseaux découpées à l’asymétrie assumée. Les accessoires articulent une nostalgie contemporaine : plateformes en bois, sacs en cuir patchwork, bijoux figurant des koalas et la flore native. Les lunettes-écussons, agressives dans leur radicalité, créent un contrepoint délibéré à la douceur générale.

Le choix de Lana Del Rey pour accompagner le défilé, récitant un poème extrait de son recueil « Violet Bent Backwards over the Grass », inscrit la collection dans une filiation de mélancolie californienne autant qu’australienne. Une parenté entre artistes qui, des deux côtés du Pacifique, ont cultivé une certaine idée de la liberté solaire.

Zimmermann, valorisée à 1,75 milliard de dollars australiens lors de la prise de participation majoritaire d’Advent International en 2023, n’a plus rien de la petite Maison des Paddington Markets. Son passage de New York à Paris pour ses défilés, entamé en 2022, signale une ambition européenne désormais assumée. Mais la collection Kindred Spirit suggère que cette montée en gamme ne s’accompagne pas d’un oubli des origines. Au contraire : en convoquant Lavender Bay, Nicky Zimmermann ancre sa création dans une histoire culturelle spécifiquement australienne, celle d’une contre-culture ensoleillée qui sut transformer un port industriel en paysage esthétique.

Reste à observer comment cette revendication patrimoniale résonnera dans un marché du luxe où l’authenticité territoriale devient un argument de différenciation. La Maison Zimmermann, longtemps perçue comme une marque de resort wear, semble vouloir s’inscrire dans une narration plus ample : celle d’une mode australienne consciente de ses généalogies, capable de dialoguer avec l’histoire de l’art autant qu’avec les attentes des acheteurs internationaux. Le fantôme de Brett Whiteley, depuis sa maison de Walker Street, observe peut-être avec amusement cette descendance inattendue.

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