Victoire de Castellane poursuit son dialogue avec l’héritage de Christian Dior à travers cinquante-quatre compositions où le doublet d’opale et le plique-à-jour transforment les pierres en tableaux vivants. Une collection qui interroge la frontière entre joaillerie et arts décoratifs.
Il y a dans la genèse d’un bijou Dior quelque chose qui tient du temps long. Depuis 1999, Victoire de Castellane n’a cessé de réinventer un vocabulaire où le jardin de Granville, les bals du Paris d’après-guerre et les motifs de la couture se superposent en strates de sens. Avec Diorexquis Chapitre II, la Directrice Artistique de Dior Joaillerie déploie un triptyque structuré autour de trois obsessions fondatrices : les paysages enchanteurs, les bouquets délicats et les bals féeriques.
La collection réunit cinquante-quatre pièces, chiffre qui n’a rien d’anodin. Chaque création fonctionne comme un tableau autonome, où les volumes audacieux et les jeux de couleurs composent des scènes miniatures. Un collier ne se contente plus d’orner : il raconte la rosée d’un matin d’hiver, le frémissement d’un parterre au printemps, l’éclat cuivré d’un crépuscule d’automne.
L’opale comme fenêtre sur le ciel
Ce qui distingue ce second chapitre réside dans l’emploi de deux techniques joaillières devenues rares. Le doublet d’opale, d’abord : une fine couche d’opale précieuse montée sur un fond d’onyx ou de nacre. Le procédé intensifie les irisations naturelles de la pierre et permet d’obtenir des camaïeux changeants qui évoquent les nuances du ciel ou les reflets de l’eau. La technique remonte aux ateliers australiens de Lightning Ridge, mais les Ateliers Dior la détournent ici vers une dimension picturale inédite.
Le plique-à-jour, ensuite. Cette technique héritée de l’Empire byzantin — attestée dès le IVe siècle — consiste à déposer de l’émail translucide dans une structure d’or ajourée, sans fond métallique. Le résultat tient du vitrail miniature : la lumière traverse l’émail et révèle des profondeurs colorées que le serti traditionnel ne peut atteindre. René Lalique et Fabergé en firent un usage virtuose à l’époque Art nouveau. Dior Joaillerie réactive ce savoir-faire à travers l’emploi de laque en transparence, une variante qui préserve l’effet optique tout en garantissant une plus grande durabilité.
Le jardin comme grammaire
Christian Dior cultivait les roses dans son domaine de Milly-la-Forêt et à La Colle Noire, sa retraite provençale. Cette passion végétale irriguait déjà ses collections de couture, où les noms de robes — Muguet, Tulipe, Lily of the Valley — témoignaient d’une obsession botanique. Victoire de Castellane prolonge ce fil en sculptant des bouquets minéraux où le pétale se fait rubis, la tige se mue en or ciselé, et la goutte de rosée devient un diamant taille briolette.
La troisième thématique — les bals — renvoie au Paris de l’immédiat après-guerre, quand Christian Dior habillait les femmes pour ces fêtes reconstituées dans les hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain. Les bijoux de cette série évoquent le mouvement des robes corolle, le bruissement des taffetas, l’éclat des lustres sur les épaules dénudées. Une bague peut ainsi suggérer un nœud de satin figé dans l’or rose ; une paire de boucles d’oreilles, le reflet d’une chandelle sur un miroir au mercure.
Entre joaillerie et arts décoratifs
La question posée par Diorexquis Chapitre II dépasse le simple objet de parure. Depuis son arrivée chez Dior en 1998, Victoire de Castellane — formée durant quatorze ans aux côtés de Karl Lagerfeld chez Chanel — a constamment interrogé les frontières entre disciplines. Ses expositions personnelles à la galerie Gagosian, Fleur d’excès en 2011 et Animalvegetablemineral en 2014, proposaient déjà des pièces hybrides intégrant bijou et sculpture. Cette nouvelle collection confirme une trajectoire : le bijou comme tableau porté, où la virtuosité technique sert une intention narrative.
Le rythme des saisons structure l’ensemble. L’hiver apparaît dans la pureté glacée des diamants sur fond d’opale blanche ; le printemps, dans l’efflorescence des tourmalines roses et des péridots ; l’été, dans l’éclat des saphirs jaunes ; l’automne, dans les tonalités fauves des grenats mandarine. Ce vocabulaire saisonnier, Dior l’avait instauré dès ses premières collections de couture. Victoire de Castellane le transpose dans un médium où le temps se fige.
Reste à savoir si cette ambition muséale — transformer le bijou en œuvre contemplative — trouvera son public. La haute joaillerie traverse une période de redéfinition, où la demande pour des pièces ostentatoires recule au profit d’objets porteurs de sens. Diorexquis Chapitre II s’inscrit dans cette mutation : moins un catalogue de gemmes qu’une proposition esthétique cohérente, où chaque pierre participe d’un récit plus vaste.












































