Depuis la Kallista de 1979 — boîtier monobloc sculpté dans un lingot d’or 18 carats et serti de 130 carats de diamants —, Vacheron Constantin n’a cessé de réinventer la montre-bijou. Quarante-six ans plus tard, la maison genevoise prolonge cette tradition avec trois nouvelles déclinaisons de la Grand Lady Kalla, dévoilée initialement en 2024 dans sa version monochrome diamant-perle-onyx. Rubis, saphirs et émeraudes font désormais leur entrée dans cette ligne, apportant une intensité chromatique inédite à un objet conçu dès l’origine comme une célébration modulaire du temps. Chaque modèle totalise 45,66 carats de diamants auxquels s’ajoutent entre 35,72 et 49,85 carats de pierres de couleur, selon la gemme retenue. Quatre éléments interchangeables — montre, pièce joaillière, bracelet rivière et sautoir — permettent autant de configurations, transformant le poignet en écrin mouvant.
Généalogie d’une lignée : de la Kallista à la Grand Lady Kalla
Comprendre la Grand Lady Kalla exige de remonter à 1979, année où Raymond Moretti conçoit pour Vacheron Constantin la Kallista, montre-bracelet d’exception sculptée dans un lingot d’or massif de 140 grammes et ornée de 130 carats de diamants. Cette pièce unique ouvre un cycle prolifique : dès 1980, la Lady Kalla — 108 diamants taille émeraude pour environ 30 carats — inaugure une série de variations baptisées Miss Kalla, Queen Kalla, Lord Kalla, King Kalla, Duchesse Kalla. En 2001, une Lady Kalla sur bracelet satin remporte le Prix de la Montre Joaillerie lors de la première édition du Grand Prix d’Horlogerie de Genève. En 2010, pour le trentième anniversaire de la Lady Kalla, Vacheron Constantin introduit la Lady Kalla Flame, singularisée par une taille de diamant propriétaire enregistrée auprès du Gemological Institute of America.
La Grand Lady Kalla de 2024 radicalise cette évolution en dissociant fonctionnellement la montre du bijou : le boîtier horloger devient interchangeable avec une pièce joaillière strictement ornementale, tous deux montables sur bracelet ou sur sautoir. Cette modularité, déjà présente en filigrane dans l’histoire des montres-pendentifs féminines de la Belle Époque, trouve ici une expression contemporaine sophistiquée. Les trois versions désormais disponibles — saphir, rubis, émeraude — étendent la palette chromatique tout en préservant l’architecture Art déco de l’ensemble : géométrie rectiligne du bracelet et du boîtier, grâce sinueuse du sautoir de 85 centimètres.















Gemmologie appliquée : la taille émeraude et le pain de sucre
La taille émeraude, retenue pour les diamants et pierres de couleur sertissant boîtier, bracelet et pièce joaillière, constitue un choix esthétique et technique lourd de conséquences. Apparue au XVIe siècle pour révéler la couleur profonde des béryls verts sans les fracturer, cette taille se caractérise par des facettes horizontales en gradins et des angles biseautés. Contrairement à la taille brillant, conçue pour maximiser la réfraction lumineuse, la taille émeraude privilégie la transparence et la couleur intrinsèque de la pierre. Sa grande table centrale agit comme une fenêtre ouverte sur le cœur de la gemme, exposant impitoyablement la moindre inclusion. Seules les pierres d’une pureté exceptionnelle supportent cet examen.
Sur la Grand Lady Kalla — Saphir, huit saphirs taille émeraude ornent le bracelet, deux le boîtier, deux la pièce joaillière, totalisant 2,51 carats auxquels s’ajoute un saphir central taille pain de sucre d’environ 2,54 carats. Cette dernière taille — cabochon à quatre faces polies convergeant vers un sommet arrondi — tire son nom de la forme commerciale du sucre raffiné jusqu’à la fin du XIXe siècle. Relativement rare en joaillerie contemporaine, elle permet à la lumière de glisser sur la surface et de pénétrer au cœur de la pierre, révélant ses nuances et sa profondeur chromatique d’une manière que les tailles à facettes ne sauraient produire. La réalisation d’une taille pain de sucre requiert une maîtrise lapidaire pointue pour préserver la forme naturelle tout en obtenant des surfaces lisses, régulières et symétriques.
Les pierres de couleur sont certifiées SSEF (Swiss Foundation for the Research of Gemstones), garantissant leur origine naturelle et l’absence de traitements thermiques ou chimiques significatifs. La version rubis totalise 49,85 carats de corindons rouges (oxyde d’aluminium coloré au chrome), la version saphir 49,72 carats de corindons bleus (colorés au titane et au fer), la version émeraude 35,72 carats de béryls verts (silicate coloré au chrome et au vanadium). Ces quantités, bien qu’impressionnantes, demeurent réparties sur l’ensemble des quatre éléments modulaires, évitant toute ostentation massive.
Sertissage et dissimulation technique
Le serti griffes retenu pour les gemmes taille émeraude maximise le passage de la lumière en réduisant la présence du métal. Un détail quasi invisible distingue toutefois ce sertissage : chaque griffe adopte la forme d’une branche de la croix de Malte, emblème de Vacheron Constantin depuis 1880. Aux points de jonction de quatre pierres, une croix complète se forme, signature discrète perceptible uniquement à la loupe. Cette sophistication ornementale s’accompagne d’une prouesse technique : fermoirs, attaches et couronne de mise à l’heure sont intégralement dissimulés sous les pierres, préservant la continuité visuelle de l’ensemble.
Le bracelet rivière à trois rangs compte 103 diamants taille émeraude pour environ 23,26 carats, dont une rangée centrale ornée de huit pierres précieuses de couleur. Le boîtier de 19,4 mm x 30,1 mm x 8,3 mm abrite le calibre 1212, mouvement quartz de 11,3 mm de diamètre développé par Vacheron Constantin, comprenant 85 composants et six rubis synthétiques pour un total de six carats. Le cadran, entièrement pavé de 14 diamants taille émeraude (environ 1,54 carat), ne porte aucun index appliqué : deux gemmes de couleur taille émeraude contrastent avec les dix diamants pour former une corolle délicate. Les aiguilles en or blanc 18 carats ou or blanc 19 carats (selon la version platine ou or) adoptent un profil squelette pour ne pas obstruer la lecture.
Perles Akoya et pierres ornementales : le sautoir comme partition chromatique
Le sautoir de 85 centimètres marie 112 perles Akoya — variété de perles de culture produites par l’huître Pinctada fucata martensii dans les eaux froides du Japon, prisées pour leur lustre profond et leur éclat soyeux — à 31 perles de la pierre précieuse correspondante (saphir, rubis ou émeraude) et 20 perles de pierres ornementales semi-précieuses. La version saphir intègre des perles de calcédoine bleue, variété cryptocristalline de quartz appréciée pour sa translucidité laiteuse. La version rubis associe des perles de calcédoine rose. La version émeraude marie des perles de chrysoprase, variété de calcédoine colorée au nickel, offrant un vert pomme tendre en contraste avec le vert intense des émeraudes.
Cette stratification gemmologique — pierres précieuses, pierres semi-précieuses, perles organiques, diamants — crée une gradation chromatique et tactile sophistiquée. Le sautoir s’achève par une pampille de perles comprenant une perle de la pierre précieuse correspondante, élément décoratif rappelant les sautoirs Belle Époque où les femmes consultaient l’heure en soulevant discrètement le pendentif du bout des doigts. Le fermoir en or blanc 18 carats ou platine 950 intègre trois cabochons de la pierre ornementale correspondante (calcédoine ou chrysoprase), assurant continuité esthétique et discrétion fonctionnelle.
Modularité et rituel du port
La Grand Lady Kalla propose quatre configurations distinctes via un mécanisme d’interchangeabilité sans outil : montre fixée sur bracelet, montre fixée sur sautoir, pièce joaillière fixée sur bracelet, pièce joaillière fixée sur sautoir. Cette modularité répond à une demande contemporaine de versatilité tout en évoquant les pratiques historiques de transformation joaillière — broches convertibles en pendentifs, diadèmes démontables en broches — caractéristiques de la haute joaillerie du tournant du XXe siècle. La pièce joaillière, strictement ornementale, permet de porter le bijou sans afficher l’heure, répondant aux contextes où la fonction horlogère apparaîtrait incongrue (cérémonies, galas, événements protocolaires).
Chaque ensemble est présenté dans un coffret élégant accompagné d’un porte-documents contenant le dessin original à la gouache réalisé par le créateur, le certificat d’authenticité et les papiers afférents à la pièce. Cette inclusion du dessin préparatoire — pratique empruntée à la haute joaillerie — matérialise le processus créatif et confère une dimension d’œuvre unique à une production techniquement reproductible.
Positionnement stratégique et clientèle
Vacheron Constantin ne communique pas les tarifs de ces pièces d’exception, réservées à une clientèle ultra-fortunée acquise par approche directe via les boutiques de la maison ou les salons privés. À titre de comparaison, la Kallista originale de 1979 avait été valorisée à l’époque à cinq millions de francs suisses, soit environ 15 millions de dollars actuels ajustés à l’inflation. Les Grand Lady Kalla contemporaines, bien que ne relevant pas du même statut de pièce unique, mobilisent un investissement gemmologique et horloger considérable, les positionnant vraisemblablement dans une fourchette à sept chiffres.
Cette stratégie de montres-bijoux modulaires s’inscrit dans une tendance plus large de la haute horlogerie féminine, segment longtemps délaissé au profit des complications masculines mais désormais reconnu comme vecteur de créativité et de marge. Les maisons historiques — Cartier avec ses Haute Joaillerie Secret Hour, Piaget avec ses pièces Couture Précieuse, Chopard avec ses montres Red Carpet — multiplient les propositions où l’horlogerie devient prétexte à déploiement gemmologique. Vacheron Constantin se distingue toutefois par la filiation historique de sa ligne Kalla, ancrée dans quarante-six ans d’évolution continue.
Entretien avec Sandrine Donguy : entre héritage et innovation
Sandrine Donguy, Directrice Produit et Innovation chez Vacheron Constantin, souligne l’importance de l’héritage Art déco dans la conception de la Grand Lady Kalla : « À partir du milieu des années 1920, Vacheron Constantin connaît une période d’effervescence créative, marquée par l’adoption des codes esthétiques révélés lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes tenue à Paris en 1925. Les silhouettes horlogères se libèrent alors des conventions antérieures. Les boîtiers adoptent des formes ovales, rectangulaires, carrées ou asymétriques, souvent serties de pierres jouant sur les contrastes bicolores. »
Cette filiation Art déco se manifeste dans la géométrie rectiligne du bracelet et du boîtier, contrastant avec la grâce sinueuse du sautoir. Donguy insiste sur le rôle structurant des pierres précieuses : « Sur les montres joaillières créées par la Maison à partir des années 1920, les gemmes font partie intégrante du design. Les boîtiers, volontairement discrets, servent d’écrin au sertissage des pierres qui gagnent tout leur éclat. » Cette philosophie inverse la hiérarchie traditionnelle horlogerie-joaillerie : le mouvement devient support d’une expression gemmologique plutôt que finalité technique.

