Home ModeFashion WeekEENK Automne-Hiver 2026/2027 : la couture comme espace de coexistence

EENK Automne-Hiver 2026/2027 : la couture comme espace de coexistence

by pascal iakovou
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Chez EENK, la collection ne commence pas par une silhouette, mais par une lettre. Depuis 2013, Hyemee Lee construit un vocabulaire où chaque saison devient un chapitre. Avec « D for Duplicity », quatrième acte de ce Letter Project, la question n’est pas de trancher, mais de maintenir.

Maintenir deux états dans une même forme.

La duplicité, ici, ne relève ni du masque ni du simulacre. Elle s’inscrit dans la structure même du vêtement. Extérieur et intérieur, féminin et masculin, expansion et retenue : ces polarités ne cherchent pas la résolution. Elles cohabitent, et c’est précisément dans cet intervalle que la collection trouve sa justesse.

La construction repose sur une économie de lignes.

Vestes et manteaux réversibles basculent littéralement d’un état à l’autre. Un revers devient façade, une doublure devient surface visible. Le geste est simple, mais décisif : il déplace la hiérarchie traditionnelle du vêtement. Ce qui était caché accède au statut de forme principale. Les chemises et pièces d’outerwear, modulables par un jeu de boutons, prolongent cette logique. Une même pièce accueille deux architectures sans jamais figer l’une comme définitive.

Le volume intervient comme contrepoint.

Les lignes restent disciplinées, mais les drapés introduisent une amplitude contrôlée. Le corps circule entre des zones de contrainte et des espaces relâchés. Cette alternance crée une tension mesurée, jamais spectaculaire. Le vêtement ne cherche pas à imposer une silhouette, mais à proposer plusieurs lectures simultanées.

La palette, volontairement restreinte — noir, beige, ivoire — installe un cadre presque éditorial. Quelques interventions colorées — rouge, bleu pâle, vert menthe — viennent perturber cet équilibre sans le rompre. Le motif de la rose, quant à lui, n’est pas traité comme un élément décoratif. Il apparaît en volume, par superposition et construction, comme une forme en devenir plutôt qu’un symbole figé.

La présentation, à Palais de Tokyo, prolonge cette réflexion.

Au YOYO, l’espace est conçu pour être traversé plutôt que regardé frontalement. Le spectateur n’est jamais dans une position stable. Selon son déplacement, les vêtements changent de lecture. Cette instabilité du point de vue fait écho à la logique de la collection : rien n’est univoque.

La chorégraphie de Manon Dubourdeaux accentue ce principe. Deux corps évoluent comme les manifestations d’une même identité. Par moments synchrones, parfois dissociés, ils instaurent un dialogue physique entre contrôle et abandon. La dualité n’est pas narrative, elle est incarnée.

La bande sonore, développée par Studio Ingmar, introduit une autre strate. Captations naturelles réalisées dans les Alpes françaises, textures électroniques, alternance entre hiver et printemps : la composition ne décrit pas, elle superpose. Là encore, plusieurs états coexistent sans hiérarchie.

Ce qui se joue chez EENK dépasse la question du style.

La marque, née à Séoul, s’inscrit dans une trajectoire plus large : celle d’une génération de maisons coréennes qui déplacent les codes sans chercher à les opposer frontalement. Le parcours de Hyemee Lee — entre mode, textile et culture de l’imprimé héritée de l’atelier familial — explique en partie cette approche. Le vêtement y est pensé comme une surface d’inscription.

Une trace plutôt qu’une image.

« D for Duplicity » ne propose pas une réponse, mais une méthode. Celle d’une couture qui accepte la contradiction comme structure, et qui transforme cette tension en langage.

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