Home ModeFashion WeekHKFG AW26 : Hong Kong à Paris, anatomie d’un soft power vestimentaire

HKFG AW26 : Hong Kong à Paris, anatomie d’un soft power vestimentaire

by pascal iakovou
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À Paris, la Fashion Week fonctionne comme une chambre d’écho. En y installant HKFG — programme initié en 2013 par la Fashion Farm Foundation — Hong Kong ne cherche pas seulement à montrer des collections. Il s’agit d’occuper un territoire symbolique : celui où se fabrique encore la légitimité du vêtement.

L’édition Automne/Hiver 2026 s’est tenue à l’Académie d’Architecture, place des Vosges. Le choix du lieu n’est pas anodin. Un hôtel particulier du XVIIe siècle pour accueillir des Maisons émergentes d’Asie : le dispositif crée une tension productive entre héritage européen et projection contemporaine.

Cinq labels étaient présentés. Tous mobilisent un vocabulaire commun — cinéma, mémoire, construction identitaire — mais chacun le traduit par un geste distinct.

AENRMOUS : figer le vêtement comme archive

La collection s’articule autour d’un motif de reconstruction. Le fait marquant n’est pas narratif mais technique : un traitement à la cire est appliqué aux pièces pour suspendre leur état, comme si le textile était arrêté dans le temps.

Les silhouettes empruntent à l’armure médiévale — capuches, structures protectrices — non comme citation historique, mais comme outil formel pour contenir le corps. Le vêtement devient enveloppe de réparation.

Référence clé : Ashes (1965), film polonais. La collection ne copie pas l’imaginaire, elle en extrait une condition : celle d’un corps marqué, recomposé.

DEMO : dissoudre la frontière scène/public

DEMO déplace la question du vêtement vers l’espace. Un décor de prairie reconstituée en intérieur — reliefs, végétation, circulation libre — transforme le défilé en environnement.

Le geste ici est scénographique : supprimer la distinction entre modèle et spectateur. Le vêtement ne se regarde plus frontalement ; il se traverse.

Référence : Sweet Charity (1969). Mais là encore, l’important est moins l’hommage que l’usage — produire une figure contemporaine du “hippie”, non comme style, mais comme posture de circulation.

TIGERSTROLLING : organiser la visibilité

Avec “Tiger Lake”, TIGERSTROLLING construit une scène minimale : un cluster de chaises, un éclairage latéral, une entrée séquencée des silhouettes.

Le dispositif repose sur une opposition stricte entre lumière et obscurité. Chaque passage devient un test de visibilité. Le vêtement apparaît, puis se retire.

La collection articule ainsi deux registres :
— des éléments issus de la culture locale hongkongaise
— un niveau d’exécution proche de la couture

La tension entre ces deux pôles — vernaculaire et sophistication — constitue le véritable sujet.

RHYZEM : travailler le vide

“Unseen Poem” introduit une notion plus abstraite : celle de l’espace négatif dans la coupe.

Les silhouettes combinent volumes architecturaux et zones de vide respirant. Le vêtement n’est plus seulement matière, mais intervalle.

Référence : Meshes of the Afternoon. Là encore, la perception est instable, oscillant entre rêve et réalité.

THE WORLD IS YOUR OYSTER : déconstruire l’uniforme

La collection s’appuie sur une structure simple : le passage de l’uniforme scolaire au vestiaire de bureau.

Le geste consiste à désassembler cette continuité sociale. Les codes restent identifiables, mais leur usage est déplacé. Le vêtement devient un outil critique du passage à l’âge adulte.

Référence : Playtime de Jacques Tati — architecture moderne, répétition, standardisation.

Détail

— Programme HKFG initié en 2013, activé à Paris, New York, Tokyo, Shanghai
— Organisation : Fashion Farm Foundation (fondation non lucrative, créée en 2012)
— Soutien institutionnel : gouvernement de Hong Kong (CCIDA)
— Dispositif : présentations individuelles + showroom collectif + networking
— Lieu AW26 : Académie d’Architecture, place des Vosges

Ce que révèle HKFG

Pris isolément, chaque label propose une narration. Pris ensemble, ils dessinent une stratégie.

Hong Kong ne cherche pas à imposer une esthétique homogène. Le programme valorise au contraire la diversité des approches — du traitement de surface (AENRMOUS) à la scénographie (DEMO), de la construction lumineuse (TIGERSTROLLING) à la coupe (RHYZEM).

Le point commun est ailleurs : toutes les collections s’appuient sur des références culturelles globales (cinéma, architecture, contre-cultures occidentales) pour produire un langage exportable.

C’est là que réside le soft power. Non dans l’affirmation d’une identité locale figée, mais dans la capacité à traduire Hong Kong dans une grammaire compréhensible à Paris.

La question reste ouverte : à force de traduction, que reste-t-il d’intraduisible ?

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