Une ancienne clinique devenue plateforme culturelle éphémère, un mécénat corporate qui finance l’inconnu plutôt que le consacré — la neuvième édition suisse de NOMAD, du 12 au 15 février à la Villa Beaulieu, redéfinit le modèle économique de la fair.
NOMAD revient en Engadine, mais pas dans n’importe quel bâtiment. La Villa Beaulieu — ancienne Klinik Gut, clinique privée reconvertie après rénovation complète — devient pour quatre jours un écrin temporaire pour le design de collection et l’art contemporain. L’édifice, situé Via Arona 34 en plein centre de St. Moritz, offre des vues panoramiques sur la vallée et une disposition spatiale en salons plutôt qu’en stands — un environnement domestique, pas un hall d’exposition.
Nicolas Bellavance-Lecompte, cofondateur et directeur de NOMAD, a construit son modèle sur le refus de la fair conventionnelle. Depuis 2014, NOMAD se déploie dans des architectures singulières — Capri, Monaco, Venise, Abu Dhabi — où l’environnement dialogue avec les objets présentés. St. Moritz constitue son ancrage hivernal, sa « flagship destination » comme le formule l’organisation. L’Engadine apporte ce que peu de lieux offrent : une lumière cristalline à 1 856 mètres d’altitude, un rythme social distinct, une histoire d’avant-garde architecturale (modernisme alpin, salons culturels) et un public international captif pendant la haute saison hivernale.
Le mécénat Armani comme dispositif de légitimation
Le partenariat Giorgio Armani x NOMAD introduit une nouveauté structurelle : « Giorgio Armani / Unveiled », programme de soutien aux designers et artistes émergents. Contrairement aux achats corporate ou aux prix décernés a posteriori, ce dispositif finance la visibilité en amont — exposition curatée, présentation muséale, association avec le nom Armani comme signal de qualité.
Le modèle adopté pour St. Moritz 2026 repose sur un dialogue entre deux artistes londoniens : Jane Crisp et Yuta Segawa. L’exposition Through the Looking Glass, curatée par Abby Bangser — ancienne directrice artistique de Frieze pour les Amériques et l’Asie, fondatrice d’Object & Thing — positionne ce projet dans une zone intermédiaire entre fair, exposition muséale et résidence artistique éphémère.
Jane Crisp, basketry artist basée à Londres, travaille la vannerie sculpturale en bois. Ses pièces — trugs traditionnels réinterprétés, mobilier, installations — mobilisent des techniques ancestrales de tressage appliquées à des formes contemporaines. Primée par le Crafts Council britannique (programme Hothouse, Toni Piper Memorial Award), Crisp a réalisé des commissions pour des restaurants étoilés Michelin à Londres et à l’international. Son travail explore l’échelle, la fonction, la tension entre héritage technique et proposition formelle inédite.
Yuta Segawa, céramiste japonais installé à Londres, produit des poteries miniatures entièrement tournées à la main. Né en 1988 à Shizuoka, formé à la Musashino Art University (Tokyo), au Pottery Workshop de Jingdezhen (Chine) et au Camberwell College of Arts (Londres), Segawa a développé une collection de plus de mille pièces minuscules, chacune finie avec l’une des cinq cents émaux qu’il a formulés. Ses vases — certains mesurant quelques centimètres — testent les limites physiologiques du geste artisanal. La miniaturisation n’est pas ici une prouesse décorative, mais une investigation sur le rapport entre corps de l’artisan et objet produit.
Le choix de Bangser — qui a introduit la section « Reflections » à Frieze Masters en s’inspirant du Sir John Soane’s Museum et de Kettle’s Yard — révèle une intention : placer des pratiques artisanales rigoureuses dans un contexte de fair où la valeur d’échange (le prix) n’occulte pas la valeur d’usage (la technique, le temps, le savoir-faire).
NOMAD comme infrastructure nomade
Le modèle NOMAD repose sur trois invariants : architecture distinctive, sélection restreinte de galeries, expérience domestique plutôt que commerciale. L’édition 2026 de St. Moritz accueille une vingtaine de galeries internationales — Nilufar (Milan), Pierre Marie Giraud (Bruxelles, Paris), von Bartha (Bâle, Copenhague), Monica De Cardenas (Milan, Zuoz), Robilant+Voena, Craftica Gallery (Varsovie), Niko Koulis (joaillerie grecque), Sorgin Gallery (San Sebastián, design brésilien moderne).
La répartition géographique — Milan, Londres, Le Caire, Varsovie, Athènes, San Sebastián — dessine une carte du design de collection qui contourne délibérément les capitales saturées (Paris, New York, Londres en galeries établies). C’est le soft power de la périphérie : faire venir à St. Moritz ce qui émerge à Varsovie ou San Sebastián plutôt que reproduire ce qu’on trouve déjà à la Fiac ou à Design Miami.
La Villa Beaulieu devient donc un nœud temporaire dans une constellation géographique plus vaste. En 2026, NOMAD s’étend aux Hamptons (États-Unis) — premier ancrage américain après Abu Dhabi. Le modèle itinérant fonctionne parce qu’il évite la répétition : chaque édition mobilise un bâtiment différent, une sélection ajustée, un calendrier synchronisé avec le rythme social du lieu (Bal de l’Opéra de Vienne la même semaine, ouverture de Der Pavilion — nouvelle plateforme culturelle à St. Moritz — le 29 janvier 2026).
Quand le bâtiment médical devient salon culturel
La transformation de la Klinik Gut en Villa Beaulieu pose une question architecturale : comment un espace conçu pour la santé devient-il écrin pour le design ? La rénovation complète a effacé toute trace fonctionnelle médicale — pas de nostalgie pour l’ancien usage. Ce qui demeure : la distribution spatiale en chambres de taille humaine, les vues panoramiques sur l’Engadine, une lumière alpine qui modifie la perception des couleurs et des matières.
NOMAD inverse le modèle de la white cube gallery : au lieu de neutraliser l’architecture pour ne pas concurrencer les œuvres, il sélectionne des architectures si affirmées qu’elles deviennent co-auteurs de l’exposition. À la Villa Beaulieu, un vase de Segawa dialoguera avec la lumière latérale des Alpes, un panier tissé de Crisp avec le rythme des huisseries, un luminaire de Nilufar avec les proportions des salons.
Cette approche rejoint celle d’Abby Bangser pour Object & Thing — ses expositions itinérantes dans des maisons d’architectes historiques (Eliot Noyes à New Canaan, Connecticut) fonctionnent sur le même principe : l’objet n’est jamais présenté hors-sol, toujours en situation, toujours en tension avec un contexte spatial préexistant.
Le calendrier comme stratégie
Du 12 au 15 février 2026, NOMAD chevauche deux événements culturels majeurs : le Bal de l’Opéra de Vienne (13 février) et l’ouverture prolongée de Der Pavilion. Ce télescopage n’est pas fortuit. Le public cible de NOMAD — collectionneurs internationaux, directeurs de musées, curateurs — se déplace déjà pour le Bal. Transformer le séjour à St. Moritz en parcours culturel élargi (ballet le soir, design le jour) maximise la densité de l’expérience sans diluer l’attention.
Cette stratégie distingue NOMAD des megafairs (Art Basel, Frieze) qui imposent leur propre calendrier et drainent l’attention sur plusieurs jours consécutifs. NOMAD s’insère dans des temporalités sociales existantes, parasitant intelligemment des flux déjà constitués.
Ce que le modèle révèle
NOMAD fonctionne comme plateforme anti-scalabilité. Là où les grandes fairs cherchent la croissance (plus de galeries, plus de visiteurs, plus de villes), NOMAD maintient une échelle réduite — vingt galeries maximum, accès souvent sur rendez-vous, programme VIP donnant accès à des collections privées et des ateliers.
Le partenariat Armani prolonge cette logique : plutôt que sponsoriser une section entière ou apposer son logo partout, la Maison Armani finance un micro-programme curatorial ultra-ciblé (deux artistes, une curatrice reconnue, un format quasi-muséal). C’est du mécénat discret — l’inverse du naming rights.
Cette retenue assume un pari : dans un écosystème saturé d’événements culturels, la rareté et la précision l’emportent sur le volume et la visibilité. NOMAD ne cherche pas à devenir Frieze. Il perfectionne un modèle alternatif où l’architecture, le calendrier et la sélection créent une valeur d’usage que les megafairs ne peuvent plus offrir : du temps, du silence, de la profondeur.













