Eli Russell Linnetz poursuit sa construction d’un vestiaire narratif avec sa treizième collection. Loin de Venice Beach, le créateur installe cette saison une fiction dans un internat des Alpes suisses, où le tweed traditionnel se heurte à une esthétique de la censure.
L’exercice du « preppy » est un classique de la mode américaine. Mais là où ses prédécesseurs y cherchaient une appartenance, Eli Russell Linnetz y voit une armure. Avec « The Void », le label californien ne rend pas hommage aux codes de l’Ivy League ou des pensionnats européens ; il les sature jusqu’à l’inquiétude. La silhouette ne sert plus à intégrer un rang, mais à s’y camoufler pour mieux le subvertir.
L’architecture de la censure
La pièce maîtresse de cette narration est la « Redacted Dress ». Une barre graphique noire vient interrompre la silhouette, matérialisant l’idée d’anonymat et de censure directement sur le textile. Ce n’est pas un motif décoratif, mais une obstruction visuelle qui traduit le propos de la collection : dans ces cercles de pouvoir fictifs décrits par Linnetz, l’identité est une monnaie d’échange et l’anonymat une protection.
Cette logique d’effacement et de confusion se retrouve dans le traitement des genres. Le vestiaire masculin glisse vers le féminin et inversement, mimant un échange de vêtements dicté par l’urgence ou la stratégie plutôt que par le style.
La collision des matières : Tweed et Nylon
La collection oppose deux mondes techniques. D’un côté, la rigidité statutaire des « power suits » des années 80 , incarnée par des tweeds denses et des laines texturées. De l’autre, l’intrusion du vêtement de protection et de sport.
Les blazers en mélange nylon-lin brouillent la frontière entre la veste de costume et l’équipement athlétique. Les manteaux « Polizia » en cuir d’agneau noir et les vestes de motard évoquent une autorité plus brute, plus urbaine , qui vient percuter la sagesse des chemises Oxford en coton blanc.
Ce contraste culmine avec l’utilisation de la fourrure de mouffette (« Skunk fur ») sur des manteaux et accessoires. Choix de matière provocateur qui joue sur l’ambivalence du luxe : une texture visuellement riche mais culturellement chargée d’une connotation nocive.
L’accessoire comme narration
L’expansion d’ERL vers la chaussure et l’accessoire suit cette même logique de détournement. Les mocassins en cuir sont doublés de fourrure, transformant le soulier bourgeois en objet presque sauvage. La collaboration avec le créateur de bijoux Tom Binns ajoute une couche supplémentaire de chaos maîtrisé à ces silhouettes strictes.+1
Le vestiaire se lit comme une panoplie de survie sociale : cravates en velours ou en viscose , ceintures en cuir de vache vieilli et sacs en PVC complètent cet uniforme d’un nouveau genre, où le privilège n’est plus un acquis, mais une cible.
Le Détail : La Robe Censurée La « Redacted Dress » utilise un empiècement graphique noir pour barrer le vêtement. Ce procédé visuel, emprunté aux documents classifiés, transforme l’absence d’information en point focal du design.


















































































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