Home ModeFashion WeekGiorgio Armani Privé : ce que Silvana Armani a gardé, ce qu’elle a déplacé

Giorgio Armani Privé : ce que Silvana Armani a gardé, ce qu’elle a déplacé

by pascal iakovou
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Pour sa première collection haute couture, la nouvelle directrice artistique de Privé choisit le jade comme fil conducteur — une pierre dont la valeur tient moins à l’éclat qu’à l’équilibre. Derrière le symbole, une grammaire de coupe qui négocie entre héritage et inflexion.

Le poids d’un prénom

Quand une Maison de couture porte le nom de son fondateur, toute succession est un exercice de funambule. Chez Chanel, la question s’est posée en 1983, puis en 2019. Chez Valentino, en 2008. Chez Giorgio Armani, elle se pose maintenant — et la réponse s’appelle Silvana Armani.

La collection printemps-été 2026 de Giorgio Armani Privé, présentée à Paris en janvier 2026, est sa première. Le communiqué de la Maison emploie le mot « continuity ». C’est un mot prudent. Il dit : nous ne rompons pas. Il ne dit pas : nous ne bougeons pas.

Ce qui a bougé tient en un mot — « Jade » — et en une palette. Le vert, le rose et le blanc du jade, posés contre le noir graphique qui reste la colonne vertébrale de l’identité Armani. Le jade n’est pas une pierre précieuse au sens strict de la joaillerie occidentale ; c’est une pierre d’harmonie, de continuité, de passage. En choisissant cette référence plutôt que le diamant ou le saphir, Silvana Armani envoie un signal lisible : la transition ne sera pas un coup d’éclat.

La veste, toujours la veste

Giorgio Armani a bâti son empire sur une déconstruction : en 1975, il retirait l’armature de la veste masculine pour lui donner une fluidité inédite. Cinquante et un ans plus tard, Silvana Armani reprend le geste fondateur et le pousse d’un cran supplémentaire. Les vestes de la collection Jade sont décrites comme « precise jackets stripped of structure » — des vestes précises, dépourvues de structure. La précision compense l’absence de rigidité. C’est un paradoxe technique qui exige un travail de coupe d’autant plus rigoureux que le tissu n’est plus tenu par aucun support interne.

Le tailoring d’inspiration masculine reste présent — c’est un héritage non négociable chez Armani —, mais il est systématiquement confronté à des pièces qui relèvent d’un autre registre. Les bustiers brodés se portent avec des pantalons à coupe masculine. Les tuniques midi s’ouvrent pour révéler des pantalons à la rigueur affirmée. La dualité n’est pas un thème ; c’est une méthode de construction.

Détail — Le trompe-l’œil comme déclaration d’intention

Un détail retient l’attention dans le dossier technique : des broderies sophistiquées qui matérialisent des pochettes en trompe-l’œil sur les vestes. La pochette de poitrine est, dans le vestiaire masculin classique, l’un des rares espaces d’expression personnelle autorisés par le protocole. En la transformant en broderie — en l’intégrant au tissu plutôt qu’en la posant dessus —, Silvana Armani accomplit un geste qui résume toute sa proposition : l’accessoire devient structure, le décoratif devient constitutif, l’ajout devient matière.

C’est aussi, si l’on veut, une métaphore de la passation elle-même. Ce qui était ajouté de l’extérieur (la vision du fondateur, appliquée à chaque collection) devient désormais tissé dans le vêtement par une autre main.

Le satin, la soie, les franges

Les matières de la collection confirment l’orientation : satin et soie pour les silhouettes verticales et fluides, franges fines pour les pulls. Le registre est celui de la surface qui capte la lumière sans la retenir — un vocabulaire textile cohérent avec la pierre de jade, dont la qualité première est le poli plutôt que la brillance.

Les robes-colonnes, animées par des coupes et des drapés, inscrivent la silhouette dans une verticalité qui rappelle les années Armani des débuts — quand la ligne du corps primait sur l’ornement. Chez Silvana Armani, l’ornement n’a pas disparu ; il s’est intégré. Les broderies, loin d’être appliquées comme des ajouts décoratifs, participent à la structure même des pièces.

Un front row comme un casting

La guest list du défilé — document rarement analysé, souvent réduit à un inventaire mondain — révèle ici une intention. Sur seize noms, huit sont des actrices de cinéma : Michelle Pfeiffer, Kate Hudson, Elizabeth Debicki, Diane Kruger, Valeria Bruni Tedeschi, Marisa Berenson, Gemma Chan, Pom Klementieff. Le premier rang est pensé comme une distribution.

La présence de Pfeiffer a une signification particulière : amie de longue date de Giorgio Armani, invitée à Pantelleria (l’île sicilienne où le couturier possède une résidence), visage de la campagne printemps-été 2005 photographiée par Mario Testino, elle incarne la mémoire vivante de la Maison. Celle de Marisa Berenson — muse d’Yves Saint Laurent dans les années 1960-1970, actrice chez Visconti et Kubrick — ajoute une couche supplémentaire : la haute couture comme dialogue permanent avec le cinéma.

Inviter Bruni Tedeschi, qui vient d’incarner Eleonora Duse dans le film de Pietro Marcello, c’est aussi convoquer l’idée de la grande actrice comme figure de transformation — une femme qui change de peau sans perdre sa ligne.

Ce que Jade ne dit pas encore

La collection Jade est un premier geste. Son vocabulaire est maîtrisé — peut-être trop pour qu’on y lise déjà une rupture. Silvana Armani a choisi la prudence du jade plutôt que l’éclat du rubis. Les vestes sans structure, les broderies intégrées, le trompe-l’œil comme méthode : tout indique une intelligence du patrimoine, une capacité à prolonger sans copier.

La question qui reste ouverte est celle de la voix propre. On parle de « feminine gaze » — regard féminin. C’est peut-être dans cette inflexion que se jouera la suite : non pas une Maison Armani transformée, mais une Maison Armani regardée autrement, depuis l’intérieur du vêtement plutôt que depuis le podium.

La prochaine collection dira si le jade était un programme ou une transition.

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