Alors que l’intelligence artificielle lisse le réel jusqu’à l’asepsie, une nouvelle garde de créateurs et d’institutions embrasse la souillure, l’usure et la dégradation. En 2026, le luxe ne se mesure plus à son éclat, mais à sa capacité de résilience.
C’est une rupture silencieuse mais brutale avec la tyrannie du neuf. Dans un monde saturé d’images synthétiques et de perfections algorithmiques, l’œil de l’esthète cherche désormais l’accident, la trace, voire la blessure. Le rapport VML The Future 100 identifie ce mouvement sous le terme d’« Entropisme », une tendance qui dépasse la simple mode pour toucher à la philosophie de l’époque : trouver dans le chaos non pas une fin, mais un terreau fertile.
La Matière Déplacée
L’épicentre de cette réflexion se trouve actuellement à Londres. Le Barbican y présente Dirty Looks: Desire and Decay in Fashion, une exposition qui, jusqu’en janvier 2026, théorise la saleté non comme un défaut, mais comme un système. Jon Astbury, commissaire assistant, y convoque l’anthropologue Mary Douglas pour rappeler une définition fondamentale : la saleté n’est que de la « matière déplacée » (matter out of place), un élément qui vient perturber un ordre établi.
Dans le contexte du luxe, cette perturbation devient un acte de dissidence. Là où la fast-fashion et le luxe industriel promettent une immuabilité plastique, l’Entropisme réintroduit le temps long et l’imprévisible. Il ne s’agit plus de préserver l’objet, mais de le laisser vivre, mourir et renaître.
La Rigueur de la Dégradation
Cette esthétique s’appuie sur des gestes techniques radicaux, loin des ateliers climatisés. Le rapport VML exhumé la démarche pionnière d’Hussein Chalayan, créateur britannico-chypriote qui, dès 1993, enterrait les pièces de sa collection The Tangent Flows dans un jardin londonien. Le textile, livré à l’humus et aux intempéries pendant plusieurs mois, en ressortait oxydé, décomposé, portant la mémoire physique de la terre.
En 2026, cette archéologie du présent se radicalise. Solitude Studios immerge ses créations dans des tourbières pour la collection printemps/été , tandis que Robert Wun travaille la brûlure et la tache comme des ennoblissements : robes carbonisées, auréoles de vin, morsures de mites. Ce n’est plus du « vintage » — terme devenu trop commercial — mais une célébration de la survie.
Plus organique encore, la biodesigner Alice Potts développe une « biocouture » qui cristallise la sueur humaine pour en faire des parures. Le déchet corporel devient ornement ; la trace de l’effort devient joyau.
Le Soft Power du « Dysoptimisme »
Pourquoi cet attrait pour le goudron, la boue et la cendre maintenant ? VML analyse ce glissement comme une réponse au climat « dysoptimiste » actuel. Face aux crises systémiques, le « Glamour Apocalyptique » n’est pas un aveu de défaite, mais une armure.
Dilara Findikoglu l’incarne avec sa robe en silicone goudronné (« Waking the Witch ») , tandis que Maison Margiela impose des protège-dents argentés restrictifs sur ses podiums. Ces pièces ne sont pas faites pour le confort d’un cocktail mondain, mais pour affronter un monde hostile avec une « ténacité d’acier », selon les mots de Rick Owens.
Le luxe opère ici sa propre métamorphose : il cesse d’être une promesse d’éternité factice pour devenir un témoin de la résilience humaine. Comme le souligne la psychologue Jo Hemmings, cette esthétique permet de « transformer le chaos en expression ». En 2026, le véritable objet de désir n’est plus celui qui sort intact de la boîte, mais celui qui prouve qu’il a survécu à la tempête.


