Home ModeFashion WeekBUZIGAHILL, ou comment Kampala renvoie ses vêtements à Berlin

BUZIGAHILL, ou comment Kampala renvoie ses vêtements à Berlin

by pascal iakovou
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Quatre-vingts pour cent des achats vestimentaires en Ouganda proviennent de l’importation de seconde main. Bobby Kolade, fondateur de la Maison BUZIGAHILL, a décidé de renverser la chaîne : il achète ces vêtements à Owino Market, les transforme à Kampala, et les redistribue au Nord global sous le nom de RETURN TO SENDER. La douzième collection sera présentée à Berlin Fashion Week en février 2026.


Le geste comme refus

Owino Market, à Kampala, est l’un des plus grands hubs de vêtements de seconde main d’Afrique. Les conteneurs venus d’Europe, des États-Unis et d’Asie y déversent ce que le Nord ne porte plus. Bobby Kolade y sélectionne chemises, pantalons de costume, jeans et couvertures. Chaque pièce est nettoyée, étudiée, déconstruite. Les coutures sont défaites à la main. Les empiècements sont isolés. Les ceintures de jean sont ouvertes, mises à plat, assemblées en patchwork. Une veste demande vingt-et-une heures. Un bomber matelassé, quarante-cinq.

BUZIGAHILL ne pratique pas l’upcycling par contrainte économique — l’atelier dispose de compétences techniques acquises à Berlin Weissensee, chez Maison Margiela et Balenciaga. Le geste est politique. « Nous participons aux contextes globaux de la mode, de l’art et de la politique en créant des interventions critiques », précise le dossier de présentation. RETURN TO SENDER est un refus collectif de rester coincé en bout de chaîne d’approvisionnement.

Une géographie textile inversée

La collection RTS12 croise deux villes portuaires : Kampala, où les vêtements sont transformés, et Mombasa, où les conteneurs de seconde main arrivent avant d’être acheminés vers l’Ouganda. Bobby Kolade traverse la frontière kényane pour sourcer une partie des matériaux au Gikomba Market de Nairobi. Cette circulation Est-Ouest n’est pas anodine. Elle redessine une carte textile où l’Afrique de l’Est n’est plus le terminus mais le point de départ.

Chaque pièce porte un passeport individuel : origine géographique, composition, période de production, numéro d’identification unique. Ce système de traçabilité inverse celui des marques de fast fashion, qui refusent de divulguer leurs volumes de production. Ici, chaque veste, chaque pantalon, chaque sac devient un objet documenté, identifiable, revendiqué.

Les années soixante comme horizon

RTS12 revisite la période post-indépendance en Afrique de l’Est. L’Ouganda obtient son indépendance en octobre 1962, le Kenya en décembre 1963. Ce qui suit : le dramaturge Robert Serumaga tourne le monde avec ses pièces abstraites, l’écrivain Ngugi wa Thiong’o publie A River Between. Les usines textiles prospèrent, bien que sous gestion indienne est-africaine. Les photographies d’époque montrent des silhouettes en pantalons à pattes d’éléphant, cols larges, cheveux naturels. Une voiture — Citroën, Coccinelle — garée devant un bougainvillier. Pas de logos. Une allure qui respire la construction, la reconquête.

« Quand les millennials est-africains regardent les photos de leurs grands-parents, pourquoi nos yeux s’adoucissent-ils avec nostalgie ? », interroge le texte de la collection. La réponse tient dans la posture : une époque où l’on bâtissait, où l’on possédait, où l’on définissait. BUZIGAHILL cherche à retrouver cette assurance, non par imitation mais par réappropriation technique.

Détail : quatre cents chutes de denim, trente-trois heures

Le sac Waterfall assemble plus de quatre cents chutes de denim. Les coutures sont apparentes, extérieures, assumées. Trente-trois heures de travail pour obtenir une texture gonflée, presque organique. Une poche intérieure est insérée. Le résultat : un objet qui ne ressemble à rien d’autre, qui ne cherche pas la perfection mais l’évidence du geste.

Le bomber Puzzle suit une logique similaire : trois cents rectangles issus de chemises découpées, matelassés en format puzzle. Le rembourrage provient de couvertures démontées. La doublure, de chemises. Quarante-cinq heures. Ce n’est pas du patchwork décoratif — c’est une construction méthodique, une réponse artisanale à la surproduction industrielle.

Le haut Shield, lui, mobilise seize t-shirts dont les franges sont nouées à la main pour créer une texture rigide, presque architecturale. Quatre-vingts heures. Col montant. Pas de couture machine. Le vêtement tient par la densité du nouage, par la tension du textile. Une technique empruntée aux boda boda riders — ces chauffeurs de moto-taxi qui, à Kampala, modifient leurs vêtements pour résister à l’usure urbaine. Ils insèrent des fermetures éclair, renforcent les ceintures, retournent les coutures. BUZIGAHILL documente ces gestes, les formalise, les transpose sur podium.

Un soft power en construction

La mode africaine reste majoritairement pensée comme un réservoir d’inspiration pour les maisons occidentales. BUZIGAHILL inverse cette dynamique. La marque ne vend pas une « esthétique africaine » — elle vend une position critique sur le système textile global. Les pièces RTS12 sont désormais stockées dans des retailers japonais haut de gamme. Elles ont été exposées au Barbican Centre de Londres, au DHub Design Museum de Barcelone, à la State of Fashion Biennale d’Arnhem. Bobby Kolade a présenté sa première collection sur podium à Berlin Fashion Week en juillet 2025.

Cette circulation n’est pas une validation par le Nord. C’est une participation aux conversations globales sur la mode, l’art, la politique. BUZIGAHILL ne cherche pas à plaire aux institutions — elle crée les conditions pour que l’Ouganda devienne un lieu de production de sens, pas seulement de main-d’œuvre.

Le projet collabore avec le Milaya Project, installé au camp de réfugiés de Bidi Bidi, au nord-ouest de l’Ouganda. Des artisanes sud-soudanaises y brodent des chemises selon une technique traditionnelle : les trompettes des anges, motif végétal répété. Douze heures par chemise. Ourlets bruts. La broderie n’est pas un ornement — c’est une signature technique, un savoir-faire ancré, une continuité.

L’avenir comme reconquête

BUZIGAHILL ne fait pas de l’upcycling pour limiter les déchets. La marque ne cherche pas à « sauver la planète ». Elle construit une industrie locale capable de dialoguer avec le système global sans en subir les termes. Bobby Kolade, jardinier passionné selon son dossier biographique, applique à la mode ce que le jardinage enseigne : patience, cycle, transformation. La douzième collection RETURN TO SENDER sera présentée à Berlin le 2 février 2026. Quatre-vingt-dix pour cent des vêtements de l’Ouganda viennent d’ailleurs. BUZIGAHILL décide ce qu’ils deviennent.

BUZIGAHILL — RETURN TO SENDER 12
Berlin Fashion Week Autumn-Winter 2026
Owino Market, Kampala / Gikomba Market, Nairobi
www.buzigahill.com

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