Le géant californien vient d’acquérir une infrastructure énergétique pour 4,75 milliards de dollars. Ce n’est pas une dépense. C’est une déclaration de souveraineté.
Il y a dans cette transaction quelque chose qui dépasse le simple fait divers financier. Google n’achète pas une entreprise. Google achète du temps — celui que les réseaux électriques nationaux ne pourront bientôt plus lui offrir.
Le chiffre circule depuis quelques jours dans les cercles informés de la Silicon Valley : 4,75 milliards de dollars pour acquérir une infrastructure énergétique complète. La somme est considérable. L’enjeu l’est davantage. Car derrière ce rachat se dessine une vérité que l’industrie technologique préférait taire : l’intelligence artificielle est une machine à dévorer des électrons, et le réseau public commence à suffoquer.
Le goulot d’étranglement invisible
Pendant des années, la course à l’IA s’est mesurée en nombre de puces. NVIDIA dictait le tempo. Celui qui possédait le plus de GPU dominait le marché. Cette époque touche à sa fin. Le nouveau facteur limitant n’est plus le silicium. C’est le kilowatt.
Les chiffres techniques révèlent l’ampleur de la mutation. Un rack de serveurs classique, celui qui alimentait le cloud d’hier, consommait entre cinq et dix kilowatts. Un rack dédié à l’intelligence artificielle — GPU dernière génération, calcul matriciel intensif — exige désormais plus de cent kilowatts. Le ratio est brutal. Pour chaque requête adressée à un assistant conversationnel, l’infrastructure dépense dix fois plus d’énergie qu’une recherche Google traditionnelle. Multipliez par des milliards d’utilisateurs quotidiens.
L’entraînement des grands modèles de langage aggrave encore la tension. Ces sessions génèrent des pics de charge que les réseaux nationaux — conçus pour des flux stables et prévisibles — peinent à absorber sans risque de blackout local. Les data centers ne sont plus des clients ordinaires. Ils sont devenus des prédateurs énergétiques.
La verticalisation du pouvoir
Ce rachat n’est pas une anomalie. C’est l’aboutissement logique d’une tendance que les observateurs attentifs voyaient poindre. Les géants technologiques ne sont plus seulement des entreprises de logiciels ou de services numériques. Ils deviennent des énergéticiens.
Microsoft investit dans le nucléaire modulaire. Amazon déploie des parcs éoliens dédiés à ses centres de calcul. Google, avec cette acquisition, franchit un cap supplémentaire. La verticalisation est totale : de la puce au réseau électrique, de l’algorithme à la centrale. Ces entreprises construisent des écosystèmes fermés, autosuffisants, imperméables aux aléas des infrastructures publiques.
L’énergie n’est plus une commodité que l’on paie chaque mois. Elle devient un actif stratégique rare, une barrière à l’entrée aussi redoutable que la propriété intellectuelle ou le talent humain. Demain, pour concurrencer ces mastodontes, il ne suffira pas de réunir les meilleurs ingénieurs. Il faudra posséder sa propre centrale. Le ticket d’entrée dans la course à l’intelligence artificielle vient de changer de nature.
Ce que cela dit de nous
Il y a quelque chose d’ironique — et d’un peu inquiétant — dans cette évolution. Le discours technologique célèbre la dématérialisation, le cloud, l’intelligence désincarnée. La réalité ramène à l’essentiel : des câbles de cuivre, des turbines, des mégawatts. Le numérique, malgré ses promesses d’éther, reste ancré dans la physique la plus élémentaire.
Cette acquisition de Google révèle aussi une forme de défiance envers les États. Les infrastructures publiques, ces réseaux électriques construits sur des décennies d’investissement collectif, ne suffisent plus à alimenter les appétits privés. Les géants préfèrent construire les leurs. Ils se désolidarisent du commun pour garantir leur propre continuité.
La question dépasse désormais la technologie. Elle touche à la souveraineté, à l’aménagement du territoire, à la distribution du pouvoir. Quand une entreprise peut s’affranchir du réseau national, que reste-t-il de l’égalité devant l’énergie ?
Si votre stratégie d’intelligence artificielle ne prend pas en compte le coût du kilowatt-heure en 2026, vous n’avez pas de stratégie. Vous avez un vœu pieux.


