Home ModeFashion WeekJil Sander SS26 : Simone Bellotti et la dialectique du retour

Jil Sander SS26 : Simone Bellotti et la dialectique du retour

by pascal iakovou
0 comments

Avec sa première collection pour la Maison hambourgeoise, le nouveau directeur artistique interroge la pureté comme méthode, pas comme limite. Un geste inaugural qui préfère la tension des contraires à la nostalgie des codes.

Il y a quelque chose de délibérément paradoxal dans le choix de Simone Bellotti de présenter sa première collection Jil Sander dans l’ancien siège milanais de la Maison, un bâtiment qui fut jadis un cinéma et que la Maison n’avait pas investi pour un défilé depuis 2017. Le retour comme point de départ. L’archéologie comme promesse d’avenir.

Ce lieu, baigné de blanc et traversé par la ligne noire d’un podium arqué, incarne précisément la dualité que Bellotti entend explorer : la connexion entre Milan et Hambourg, entre le Castello médiéval et la modernité, entre l’histoire et le présent immédiat. La bande-son, confiée à Bochum Welt — alias Gianluigi Di Costanzo, artiste électronique italien dont les compositions oscillent entre rigueur et abandon —, avait déjà posé les termes de ce dialogue dans le projet Wanderlust présenté cet été.

La collection Printemps-Été 2026 se lit comme une série de questions posées avec méthode. Peut-on soustraire tout en apposant une signature personnelle ? La réduction autorise-t-elle l’enrichissement ? Faut-il privilégier la frontalité ou l’élaboration, la superposition ou l’effeuillage, la perfection polie ou l’inachèvement assumé ? Ces interrogations, Bellotti les formule depuis son arrivée en mars 2025, après seize années passées dans les studios de Gucci sous Frida Giannini puis Alessandro Michele, et deux saisons remarquées à la direction artistique de Bally.

La silhouette qu’il propose est résolument verticale. Le tailleur rationnel, boutonné haut, se voit ponctué de plis inattendus, d’ourlets bruts qui contredisent la netteté générale. Des bandes de georgette, assemblées en grappes, évoquent des pages lacérées sur robes et jupes — référence probable à l’image du livre qui figurait sur le carton d’invitation. Les cuirs double-face et les laines créent des architectures apparemment sans poids. L’armure, empruntée au Castello voisin, traverse la collection sous forme de cuirs miroir, de sequins métalliques, de soies précieuses pliées pour protéger le buste et les hanches.

Ce qui frappe, c’est la tension maintenue entre contrôle et liberté, sévérité et grâce. Une palette de neutres sombres dialogue avec des pastels poudrés et des teintes vives. Les pulls zippés, les chemises, les tricots tendus suggèrent une forme de préparation, d’alerte contenue. La frivolité — quelques petites fleurs — côtoie la brillance de laboratoire des tissus techniques. Le corps se devine partout : dévoilé par les transparences, suggéré par les fentes et les découpes.

Bellotti accorde une attention particulière aux accessoires : souliers à bout carré lacés, ballerines découpées, brogues à talons chatons, sandales, et surtout le nouveau sac Pivot, dont la ligne fluide et nette permet une multiplicité d’attitudes. Là encore, la dualité opère : l’objet est à la fois défini et ouvert, fonctionnel et désirable.

Depuis sa fondation à Hambourg en 1968 par Heidemarie Jiline Sander — alors âgée de vingt-quatre ans et travaillant sur la machine à coudre de sa mère —, la Maison a fait de la pureté simplifiée sa proposition centrale. Raf Simons, de 2005 à 2012, avait poursuivi cette tradition tout en l’ouvrant aux couleurs vives et aux imprimés audacieux. Lucie et Luke Meier, de 2017 à 2025, avaient exploré une sensibilité plus contemplative, presque méditative.

Bellotti ne rompt pas avec cet héritage ; il le questionne. Sa méthode consiste à placer les opposés en face-à-face pour observer ce qui émerge de leur confrontation. Stricture et légèreté. Rigueur et abandon. Ce n’est pas une synthèse qu’il recherche, mais une énergie née de la tension elle-même.

Reste à savoir si cette dialectique saura trouver son public. Le groupe OTB, propriétaire de Jil Sander depuis 2021, a vu le chiffre d’affaires de la Maison reculer ces dernières saisons, dans un contexte de ralentissement général du marché du luxe. La nomination de Bellotti, comme celle de John Galliano chez Maison Margiela ou de Glenn Martens chez Diesel, témoigne de la stratégie de Renzo Rosso : miser sur des créateurs capables de transformer un patrimoine en proposition contemporaine.

Ce premier chapitre milanais suggère que Bellotti a compris l’essentiel : chez Jil Sander, la pureté n’est jamais simple. Elle est le résultat d’une série de renoncements calculés, d’équilibres instables maintenus avec précision. Le silence, ici, n’est pas absence de parole. Il est ce qui reste quand on a tout enlevé sauf le nécessaire.

Related Articles