Home ModeFashion WeekAlberta Ferretti PE 2026 : l’éloge de la discrétion comme posture de pouvoir

Alberta Ferretti PE 2026 : l’éloge de la discrétion comme posture de pouvoir

by pascal iakovou
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À Milan, Lorenzo Serafini affirme pour sa deuxième collection à la tête de Maison Alberta Ferretti une vision où l’intimité devient territoire de résistance. Une garde-robe pensée pour celles qui n’ont rien à prouver au monde extérieur.

Il y a dans le showroom d’Alberta Ferretti, rue Sant’Andrea à Milan, une acoustique particulière. La moquette crème qui tapisse entièrement l’espace absorbe les pas et les conversations, créant ce silence feutré que l’on associe aux intérieurs préservés des décennies passées. C’est précisément cette atmosphère que Lorenzo Serafini a voulu convoquer pour sa collection Printemps-Été 2026, intitulée « In Confidence » — un titre qui résonne comme un programme autant qu’une déclaration d’intention.

Sur son moodboard, une photographie de Tina Chow dans les années soixante-dix. L’ancienne mannequin devenue galeriste et icône de style avait fait de sa maison un théâtre intime où se croisaient artistes, créateurs et esprits libres. Serafini transpose cette vision dans un vestiaire conçu pour une femme de substance qui, à contre-courant des injonctions contemporaines à l’exposition permanente, choisit délibérément la discrétion comme posture de pouvoir.

La proposition mérite qu’on s’y attarde. Dans un système mode de plus en plus dépendant de la visibilité immédiate et des stratégies d’attention, affirmer que la vraie élégance se cultive dans l’ombre de l’intimité relève d’une certaine audace. « Je pensais au vestiaire parfait pour vivre dans un espace privé, pour rester chez soi, entourée des personnes que l’on aime », confie le créateur. « Je pensais au confort et à l’aise. »

Cette philosophie se traduit par une tension maîtrisée entre classicisme réformé et sensualité mesurée. Les robes du soir illustrent particulièrement cette dialectique. Drapées de bleu nuit ou de noir profond, elles évoquent les formes sculpturales de l’Antiquité grecque, leurs lignes épurées rehaussées de touches dorées à la taille ou à la clavicule — des détails qui captent la lumière sans jamais la réclamer. Les plissés de mousseline rappellent les silhouettes hellénistiques, leur transparence calculée laissant deviner le mouvement du corps sans jamais l’exhiber.

Dans l’ensemble de la collection, le drapé s’impose comme vocabulaire central. Serafini le décline avec une maîtrise technique qui témoigne de son expérience chez Roberto Cavalli puis Dolce & Gabbana avant de rejoindre le groupe Aeffe en 2014 à la tête de Philosophy. Les vestes s’ouvrent sur des gilets et des brassières, associées à des pantalons en organza, viscose et lin. De petites capes en organza de soie et lin imprimé tombent avec le poids spécifique du drapé antique, tandis que des chemises transparentes suggèrent plus qu’elles ne dévoilent.

L’imprimé léopard surdimensionné, décliné sur organza et peau de poney, ainsi que les touches métalliques d’anguille dorée et argentée, introduisent une note d’excentricité sophistiquée — celle d’une hôtesse qui pourrait, à tout moment, sauter dans son Alfa Romeo pour aller chercher quelques bouteilles de pinot bianco supplémentaires. Le choix des chaussures confirme cette lecture : mocassins, pantoufles et tongs ancrent le vestiaire dans une idée d’élégance désarmante et de confort assumé.

Il s’agit de la deuxième collection de Serafini depuis sa nomination en octobre 2024, un an après que la fondatrice Alberta Ferretti a décidé de se retirer de la direction créative après quarante-trois années aux commandes. La Maison, pilier du groupe Aeffe fondé en 1980 avec son frère Massimo, cherchait un successeur capable de prolonger son héritage tout en le renouvelant. En intégrant Philosophy — la ligne de diffusion lancée en 1984 — au sein de la marque principale, le groupe a clarifié son positionnement : une seule voix créative pour une vision unifiée.

Serafini semble avoir trouvé son équilibre. Sa lecture de la féminité Alberta Ferretti — traditionnellement associée à la légèreté des mousselines et à la délicatesse des broderies — s’enrichit d’une dimension plus architecturale, plus ancrée. L’intimité qu’il propose n’est pas repli mais choix. Une femme qui ne s’adresse qu’à un cercle restreint d’amis, de proches et d’amants n’est pas une femme diminuée ; c’est une femme qui a compris que l’autonomie véritable passe par la maîtrise de ce que l’on donne à voir.

La question qui demeure, pour cette Maison comme pour l’ensemble du secteur, est celle de la résonance commerciale d’une telle proposition dans un marché du luxe en contraction. Les ventes pre-fall 2025 auraient progressé de 25 %, signe encourageant. Mais la vraie réussite de « In Confidence » se mesurera peut-être ailleurs : dans la capacité de ces vêtements à créer, pour celles qui les porteront, ce « parler librement, aimer librement, vivre librement » que le créateur appelle de ses vœux. Un luxe qui ne se proclame pas. Un luxe qui se vit.

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