À Milan, la Maison ombrienne propose une collection printemps-été 2026 qui interroge notre rapport au vêtement naturel. Une démarche qui dépasse la tendance pour renouer avec les fondements mêmes du savoir-faire italien.
Il y a quelque chose de presque anachronique à voir défiler du lin, du coton et de l’organza de soie sur un podium milanais en 2025. Non que ces matières aient disparu des ateliers — elles n’ont cessé d’habiller les femmes depuis des millénaires — mais leur retour assumé, sans artifice ni justification marketing, dit quelque chose de l’époque. Et Maison Luisa Spagnoli, fondée en 1928 à Pérouse par une femme qui inventa aussi les Baci Perugina, semble l’avoir compris avant d’autres.
La collection présentée lors de la Milan Fashion Week de septembre dernier ne cherche pas à impressionner par le spectaculaire. Les silhouettes s’articulent autour d’une ligne de taille naturelle — ni trop haute, ni trop basse — qui devient le leitmotiv silencieux de chaque pièce. Les chemises, pivot de la collection, dictent les proportions ; les pantalons et vestes s’y plient avec une évidence presque mathématique. Cette obsession pour le « juste » rappelle les travaux de Madeleine Vionnet sur le biais dans les années trente : le vêtement ne contraint pas le corps, il le révèle.
La palette chromatique renforce cette impression d’atemporalité calculée. Corail, citron, sable, rose et pervenche côtoient des tonalités plus profondes — cacao, bronze — tandis que les contrastes graphiques noir et blanc structurent l’ensemble. On pense aux paysages ombriens en été, à cette lumière méditerranéenne qui efface les ombres dures. Nicoletta Spagnoli, qui dirige la quatrième génération de cette entreprise familiale, évoque des femmes « sophistiquées, différentes, complémentaires, sans effort ». Le vocabulaire lui-même refuse le superlatif.
Le choix des matières mérite qu’on s’y attarde. Le lin, travaillé pour tomber parfaitement grâce à des coutures invisibles ; la gaze, le georgette et l’organza de soie qui créent des volumes impalpables, enrichis de plissés, volants et nervures. La maille, élément central depuis les origines de la Maison — rappelons que Luisa Spagnoli fut pionnière de la laine angora en Italie dans les années vingt — se décline ici en variations de débardeurs où les côtes et les tressages définissent les lignes du corps avec une sophistication discrète. Le savoir-faire italien se lit dans chaque détail : panneaux galbés qui suivent les courbes naturelles sans les comprimer, pinces positionnées au millimètre.
Les accessoires parlent le même langage : pochettes en raphia tressé main, sandales en cuir noir ou doré qui épousent le pied, ceintures en corde de chanvre ornées de bijoux dorés ou strassés. Un nouveau sac, le LS 1928 — date de fondation de la branche textile — se présente en cuir ultra-souple qui se plie naturellement comme une écharpe, en daim ou en raphia. Ces pièces seront disponibles immédiatement dans les boutiques milanaises et en ligne, signe que la Maison assume aussi les codes du commerce contemporain sans y sacrifier son identité.
On pourrait n’y voir qu’un énième discours sur la durabilité. Mais ici, le propos dépasse le simple engagement environnemental pour toucher à une question plus fondamentale : que signifie s’habiller aujourd’hui ? La réponse de Luisa Spagnoli tient dans une phrase du communiqué, dépouillée de toute emphase : « Une femme qui ne se cache pas derrière ses vêtements mais les utilise pour révéler son essence la plus vraie. » Cette collection ne célèbre pas la mode — elle célèbre le vêtement comme extension naturelle du corps.
Le décor du défilé, un paysage de feuillages couleur blé, achève de situer ce discours. Pas d’écrans LED ni de mise en scène technologique, mais l’évocation d’une nature domestiquée avec respect. L’entreprise de Pérouse, qui compte près de deux cents boutiques entre l’Italie et l’étranger depuis son premier défilé milanais en 2018, continue de viser une clientèle « plus jeune » sans renier celle qui l’a construite. L’équilibre est ténu ; il repose sur une conviction : le raffinement le plus abouti naît du respect — de soi, de son corps, de la terre que l’on habite.
Reste à observer si cette proposition trouvera sa place dans un calendrier milanais saturé de propositions plus bruyantes. Mais peut-être est-ce précisément là que réside son intérêt : dans ce refus du bruit, cette confiance dans l’intelligence du regard. Comme le rappelait Lao Tseu, cité en ouverture du défilé : « La nature ne se presse jamais, pourtant tout s’accomplit. »

















































