Home ModeFashion WeekMame Kurogouchi Printemps–Été 2026 : Reflection, la mémoire comme matière

Mame Kurogouchi Printemps–Été 2026 : Reflection, la mémoire comme matière

by pascal iakovou
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Il y a des collections qui avancent. D’autres qui s’effacent. Pour le printemps–été 2026, Mame Kurogouchi choisit la seconde voie. Reflection n’est pas une démonstration formelle, mais un mouvement de retrait. Une manière de laisser la forme se dissoudre pour que la sensation demeure.

La collection prend naissance dans les paysages intimes de Maiko Kurogouchi : souvenirs fragmentés, contours flous, visions traversées par la lumière. De la glace qui fond, une rivière qui se libère au printemps, une montagne observée derrière les vitres de la maison familiale. Ces images dérivent naturellement vers l’histoire du wa-glass, le verre japonais produit entre le XVIIᵉ et le début du XXᵉ siècle. Un verre imparfait, vibrant, fragile, dont la beauté tient précisément à son instabilité.

Après avoir exploré la notion de « forme » lors de la saison précédente, Maiko Kurogouchi en efface ici les frontières. Le vêtement devient surface sensible. La transparence n’est jamais nette : elle tremble. Les matières — jacquards ajourés, jerseys translucides, fils multiples captant la lumière — semblent respirer, comme si l’air faisait partie intégrante de la construction. La silhouette conserve l’équilibre signature de la Maison, entre coupe précise et relâchement maîtrisé, mais elle adopte un léger renflement, un rythme doux, directement inspiré des ondulations du verre artisanal japonais .

Les références culturelles s’entrelacent sans hiérarchie. Les verres décorés de l’ère Shōwa, aujourd’hui disparus, réapparaissent sous forme de motifs étoilés ou végétaux dans des robes en jacquard transparent et des tricots délicats. Les impressions marbrées rappellent la surface mouvante de l’eau sous la glace, tandis que les motifs de lianes établissent un pont discret entre textiles anciens japonais et art verrier occidental. Rien n’est illustratif. Tout relève de la résonance.

La palette chromatique prolonge cette sensation de souvenir filtré. Bleu pâle, violet, jaune laiteux évoquent les teintes fragiles du wa-glass. Ils glissent progressivement vers des roses et des mauves pastel, chargés d’une mélancolie douce, liée au temps passé avec la grand-mère de la créatrice. Certaines pièces — comme les ensembles tissés en trois couches, teints à la main à Kyoto dans des nuances aurorales — capturent la lumière comme des particules de mémoire en suspension. D’autres intègrent des ornements réalisés en impression 3D, cristallisant des détails presque imperceptibles du souvenir.

Les accessoires prolongent ce travail d’effacement maîtrisé. Boucles d’oreilles florales, ceintures en soie brodée en volume, bottes transparentes, sandales aux motifs végétaux : tout évoque la fragilité d’un pétale gelé ou la netteté passagère d’un glaçon en train de fondre. Comme regarder à travers un verre dépoli, ou une fine pellicule de glace.

Présentée dans l’écrin feutré d’Ogata Paris, accompagnée d’une composition sonore d’Okkyung Lee, la collection se déploie sans emphase, dans un silence presque actif. Reflection ne cherche pas à imposer une image forte. Elle préfère laisser une trace. Une impression persistante. Celle d’une mode qui accepte l’ambiguïté, et trouve dans la fragilité une forme de justesse durable.

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