Home ModeCFCL Vol.11 : la maille comme outil concret, de Jean Arp à l’ère numérique

CFCL Vol.11 : la maille comme outil concret, de Jean Arp à l’ère numérique

by pascal iakovou
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Dans le vacarme habituel de la Fashion Week parisienne, où le vêtement sert souvent de prétexte au spectacle, la proposition de CFCL (Clothing For Contemporary Life) agit comme une chambre de décompression. Le 7 octobre dernier, sous les voûtes numériques de la Gaîté Lyrique, la marque japonaise n’a pas seulement présenté sa collection Printemps-Été 2026 ; elle a réaffirmé une méthodologie. En intitulant cette saison « Knit-ware: Concreteness », l’équipe de design opère un glissement sémantique subtil mais décisif : le vêtement quitte le statut d’ornement pour rejoindre celui de l’objet, de l’outil, voire du logiciel (« ware »).

L’ancrage intellectuel de cette collection puise directement dans le manifeste de l’Art Concret. En citant Jean Arp et sa volonté de « produire comme une plante produit un fruit », CFCL s’éloigne de la mode narrative ou référentielle. Ici, la maille ne cherche pas à imiter ou à raconter une histoire extérieure ; elle est sa propre fin. Cette philosophie se traduit par une utilisation virtuose du tricot généré par ordinateur (3D computer-aided knitwear), signature de la maison. La technologie n’est pas utilisée pour la complexité vaine, mais pour atteindre une forme d’évidence organique. Les silhouettes, marquées par des transparences et des rondeurs douces, semblent avoir poussé autour du corps plutôt que d’avoir été coupées et assemblées.

L’atmosphère du défilé, pensée comme une répétition de concert plutôt qu’une performance frontale, renforce cette idée de « laboratoire progressif » revendiquée par la marque. La présence du TLF Trio, ensemble mêlant musique de chambre classique et boucles électroniques minimalistes, a offert une bande-son en miroir parfait avec le vêtement : une structure rigoureuse (le code, la partition) qui permet une fluidité émotionnelle (la maille, l’improvisation). C’est dans cet entre-deux que CFCL situe le luxe contemporain : une sophistication silencieuse qui demande de l’attention pour être perçue.

En définissant ses créations comme des « outils pour la vie quotidienne », CFCL s’inscrit dans une lignée de design industriel noble, proche de celle de Dieter Rams ou des débuts d’Issey Miyake. La modestie revendiquée n’est pas une absence de style, mais une forme de politesse envers l’urbain. Dans un monde saturé, proposer un vêtement qui offre une « conscience calme » et qui s’efface pour laisser place à la personnalité du porteur devient, paradoxalement, l’acte de design le plus radical.

Photos par Enrique Urratia pour Luxsure

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