Le froid sculpte la ville autrement. Quand décembre arrive sur Tbilissi, la capitale géorgienne ne se contente pas de baisser en température — elle change de rythme, de lumière, de densité. Les vapeurs des bains de soufre d’Abanotubani montent plus haut dans l’air glacé, les ruelles pavées de la vieille ville se vident de leur agitation estivale, et quelque chose d’essentiel apparaît : la ville elle-même, sans filtre.
L’hiver à Tbilissi n’est pas une saison creuse. C’est une saison pleine — d’hospitalité, de chaleur intérieure, de conversations qui s’étirent dans les cafés enfumés où l’on sert du vin naturel depuis des amphores en terre cuite. La ville se replie légèrement sur elle-même, et c’est précisément dans ce repli qu’elle devient accessible, vraie, mémorable.
La lumière froide, les vapeurs chaudes
Abanotubani, le quartier des bains, incarne cette dualité hivernale. Les façades de briques rouges et les coupoles arrondies semblent sorties d’un autre siècle — ce qui est le cas, puisque certains de ces bains sont actifs depuis le XVIIe siècle. Mais c’est en hiver que leur fonction première reprend tout son sens : offrir un refuge, une chaleur souterraine, une parenthèse thermale au cœur d’une ville aux hivers vifs.
L’eau sulfureuse, naturellement chauffée par les sources géothermales, atteint entre 37 et 47 degrés. On y entre par des escaliers en pierre usée, dans des salles voûtées où la lumière filtre à peine. Le contraste entre l’air froid extérieur et la vapeur enveloppante crée une sensation de suspension temporelle. Aucun décor superflu, aucun discours wellness — juste l’eau, la chaleur, le silence.
Dehors, la lumière d’hiver découpe les architectures avec une netteté inhabituelle. Les balcons en bois sculpté de la vieille ville, les façades Art nouveau de l’avenue Rustaveli, les courbes modernistes de la Passerelle de la Paix : tout prend un relief différent sous un ciel bas et clair. Tbilissi en hiver se photographie moins, mais se regarde davantage.
Le vin, le pain, la table longue
La gastronomie géorgienne n’a jamais été conçue pour l’été. Ses fondations — le khachapuri au fromage fondu, les khinkali farcis de viande et de bouillon, les ragoûts épicés comme le chakapuli — appartiennent aux tables d’hiver, aux repas qui s’étirent, aux soirées où l’on mange et boit jusqu’à ce que la notion d’heure perde son sens.
Dans les sakhlis, ces maisons-restaurants familiales cachées dans les cours intérieures, la nourriture arrive sans menu. On sert ce qui a été préparé ce jour-là, selon les ingrédients disponibles, selon l’humeur. Le vin coule depuis des pichets en céramique, souvent trouble, parfois orange, toujours vivant. La Géorgie produit du vin depuis huit millénaires dans des qvevri, ces jarres enterrées où le moût fermente avec peaux et pépins. Le résultat est tannique, structuré, inattendu — à l’opposé des vinifications modernes calibrées pour plaire immédiatement.
L’hospitalité géorgienne, souvent décrite comme légendaire, prend en hiver une forme plus intime. Moins de grandes tablées touristiques, plus de conversations avec les habitants qui fréquentent les mêmes adresses toute l’année. On partage une bouteille, on échange quelques mots, on se retrouve invité à une supra — ce banquet rituel où l’on porte des toasts (gaumardjos) selon un ordre précis, où l’on raconte des histoires, où l’on chante parfois des polyphonies anciennes à trois voix.
Une scène culturelle qui ne ralentit pas
Contrairement à beaucoup de capitales touristiques qui hibernent en hiver, Tbilissi maintient une effervescence culturelle constante. Les galeries d’art contemporain du quartier de Sololaki continuent d’exposer, les espaces indépendants comme le Fabrika — ancien atelier de couture soviétique reconverti en hub créatif — organisent concerts, projections, performances.
La scène du design géorgien, encore peu connue en Occident, mérite l’attention. Plusieurs ateliers et concept stores — Rooms Hotel pour le design d’intérieur, Materia pour les objets artisanaux contemporains — revisitent les savoir-faire locaux (tissage, céramique, travail du métal) avec une esthétique épurée et internationale. Rien de folklorique : ces créations dialoguent avec le design scandinave ou japonais, tout en gardant une rugosité proprement caucasienne.
Les cafés de spécialité se multiplient également. Loin du café turc traditionnel, des torréfacteurs comme Coffeelab ou Leavin’ Coffee proposent des single origins, des extractions précises, une approche technique qui n’a rien à envier aux grandes capitales du café. Ces lieux deviennent en hiver des refuges naturels, des postes d’observation de la vie locale, des espaces où l’on peut passer des heures sans qu’on vous demande de partir.
Le luxe discret des hivers géorgiens
Tbilissi en hiver révèle une forme de luxe qui ne s’affiche pas : celui du temps ralenti, de l’accès non médiatisé, de la découverte sans intermédiaire. Les monuments historiques comme la forteresse de Narikala ou la cathédrale de Sameba se visitent dans un calme presque monastique. Les musées — le Musée d’art géorgien, le Musée national — retrouvent leur fonction première : montrer, expliquer, transmettre, sans la pression des flux touristiques.
Les hôtels de caractère, souvent installés dans des maisons anciennes rénovées, prennent tout leur sens en cette saison. Des adresses comme le Stamba Hotel (ancien imprimerie soviétique transformée en boutique-hôtel) ou les Rooms Hotels (groupe géorgien au design industriel soigné) offrent des espaces où l’architecture, le mobilier, la lumière sont pensés comme un tout cohérent. Pas de décoration plaquée, mais une approche intégrée où chaque élément — du béton brut aux luminaires suspendus — participe à une atmosphère singulière.
Accès et praticité
Tbilissi reste accessible depuis Paris via des vols directs opérés par Georgian Airways et Transavia, avec un temps de trajet d’environ quatre heures quarante-cinq. L’aéroport international se trouve à vingt minutes du centre-ville. Les températures hivernales oscillent entre zéro et huit degrés, avec des pics de froid occasionnels en janvier. Une garde-robe stratifiée suffit : couches techniques, manteau chaud, bonnes chaussures pour les pavés glissants.
La ville se parcourt facilement à pied dans ses quartiers centraux. Le métro, héritage soviétique aux stations ornées de marbre et de fresques, fonctionne avec une régularité exemplaire. Les taxis restent abordables, bien que l’application Bolt soit recommandée pour éviter les négociations tarifaires improvisées.
Une capitale en mutation
Tbilissi change rapidement. Depuis dix ans, la ville connaît une transformation urbaine majeure : rénovations architecturales, ouvertures de nouveaux espaces culturels, développement d’une scène gastronomique et vinicole qui attire l’attention internationale. Mais cette mutation reste pour l’instant maîtrisée, encore lisible, pas encore lissée par la standardisation touristique.
L’hiver permet de saisir cette ville dans un état particulier : celui où elle n’est pas encore totalement découverte, mais n’est plus ignorée ; où elle garde ses aspérités tout en développant une offre culturelle et hôtelière de qualité ; où l’on peut encore entrer dans un restaurant sans réservation, discuter avec un galeriste sans rendez-vous, marcher dans les rues sans croiser de groupes organisés.
Ce n’est pas un secret bien gardé — les guides commencent à mentionner Tbilissi dans leurs sélections de destinations émergentes. Mais c’est encore un secret accessible, une capitale qui se mérite un peu, qui demande de sortir en hiver, de marcher dans le froid, de boire du vin trouble dans des caves voûtées, de comprendre que le luxe peut aussi être une ville qui ne cherche pas encore à plaire à tout le monde.






