Home ModeLouis Vuitton : 130 ans de Monogram, ou l’invention d’un motif qui voyage

Louis Vuitton : 130 ans de Monogram, ou l’invention d’un motif qui voyage

by pascal iakovou
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Une toile brune, un léger relief, et cette sensation très particulière qu’a le dessin d’être déjà dans la matière, pas posé dessus. Le Monogram Louis Vuitton naît ainsi : tissé, avant d’être imprimé. En 1896, Georges Vuitton imagine un motif qui n’est pas qu’un décor, mais une réponse. À la fin du XIXe siècle, les malles de la Maison circulent, donc s’exposent. Elles attirent l’imitation. Le Monogram est d’abord une protection, puis une évidence graphique. Déposé comme brevet le 11 janvier 1897, il fixe une idée moderne : l’identité comme technologie.

Ce qui frappe, dans la genèse racontée par Louis Vuitton, c’est la justesse de l’époque. Paris est alors traversé par des influences qui ne se parlent pas toujours, mais qui se ressemblent : le néogothique et ses rosaces, le japonisme et ses mon familiaux, l’Art nouveau et son obsession du rythme. Georges Vuitton fait ce que font les bons designers : il ne copie pas, il traduit. À Asnières, son intérieur mêle faïences de Gien et vitraux ; l’ornement y devient une grammaire quotidienne. Et cette grammaire finit par produire une phrase claire : des initiales LV qui s’entrelacent, des fleurs stylisées, des formes qui tiennent autant de la rosace que de l’emblème japonais.

Le dossier insiste sur un détail rarement dit aussi simplement : le Monogram a été pensé pour migrer. Le brevet le décrit comme destiné à « être imprimé ou embossé sur tout type de matière ». Cette ambition de surface, presque industrielle avant l’heure, explique sa longévité : un motif qui accepte le cuir, la toile, le papier, n’appartient déjà plus à une seule catégorie.

Techniquement, la première toile apparaît en jacquard de lin, dans un camaïeu écru et terre de Sienne. Le motif y affleure en relief, comme une signature tissée. Puis vient, vers 1902, la technique du pochoir, avec couches de pigments et une finition protectrice en résine souvent appelée Pégamoïd. On comprend alors que la « beauté » du Monogram tient à une série de décisions d’atelier : profondeur des nuances, résistance à l’humidité, tenue à la lumière. La Maison rappelle même qu’à cette époque, la toile existe aussi en rouge, vert et bleu — un Monogram moins figé qu’on ne l’imagine aujourd’hui.

L’année 1959 marque un basculement discret : l’introduction d’une toile plus souple, plus légère, imperméable, sur base coton et revêtement vinyle. Ce n’est pas seulement une amélioration de matière : c’est l’autorisation donnée au Monogram de quitter définitivement la rigidité de la malle pour épouser des silhouettes mobiles. C’est aussi, dans le récit officiel, le moment où la Maison dévoile sa première ligne de sacs en toile souple Monogram. Autrement dit : le voyage change de forme, et l’objet s’adapte.

C’est là que les « icônes » prennent le relais, non comme des stars, mais comme des usages stabilisés. Le Speedy, né au début des années 30 sous le nom d’Express, répond au désir d’un sac léger et pliable ; il adopte la toile Monogram en 1959. Le Keepall, lancé en 1930, porte même d’abord un nom français littéral — « Tientout » — avant de devenir la promesse d’une génération week-end. Le Noé, conçu en 1932 à la demande d’un producteur de champagne, part d’une contrainte précise (cinq bouteilles, quatre debout, une inversée) et en fait une silhouette souple, à cordon, qui survivra à l’anecdote.

Plus tard, l’Alma (1992) revendique une géographie : la place de l’Alma, l’élégance du 8e arrondissement, le mouvement de la Seine. On est loin de la simple maroquinerie ; on est dans une manière parisienne de donner à la forme une adresse, donc un tempo.

Le Monogram, pourtant, ne survit pas seulement parce qu’il est utile. Il survit parce qu’il accepte d’être un terrain d’interprétation. Dès le centenaire de 1996, la Maison invite des créateurs à le réinterpréter. Plus récemment, le motif circule entre collaborations et détournements : le « Monogram Coloré » de Takashi Murakami (2003), les pois de Yayoi Kusama (2012 puis 2023), la collection Masters de Jeff Koons (2017), ou encore l’approche d’Urs Fischer (2021). À chaque fois, le motif sert de cadre : il autorise la personnalité sans disparaître.

Même ses évolutions contemporaines sont racontées comme des choix de lecture, pas comme des coups de peinture. Le Monogram Eclipse, présenté en 2017, pousse le contraste vers le graphite et le noir, avec des techniques de pigmentation et de superposition. C’est une façon de dire : le Monogram peut s’assombrir sans se durcir, devenir plus masculin sans devenir plus bruyant.

Enfin, il y a le Monogram du quotidien, celui qui n’a plus besoin de prouver qu’il voyage. Le Neverfull, présenté en 2007, condense cette idée de capacité tranquille : huit cents grammes pour une capacité annoncée de cent kilogrammes. Détail presque absurde, donc mémorable. Et en 2024, la version Neverfull Inside Out pousse la logique jusqu’au bout, avec un modèle réversible qui montre « l’univers intérieur du Monogram ». Le motif n’est plus seulement une peau : il devient une doublure, un envers, une intimité.

Ce que raconte ce premier chapitre des 130 ans — « Monogram, l’icône des icônes » — n’est pas tant la célébration d’un dessin que la trajectoire d’une idée : rendre l’authenticité visible, puis rendre cette visibilité habitable. Le Monogram n’est pas resté parce qu’il est partout. Il est partout parce qu’il a été conçu, dès l’origine, pour tenir sur tout.

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