Milan, 16 janvier 2026. Dans un hôtel de luxe entièrement scénographié en denim par Fabio Chrestich, la Maison Jacob Cohën présente sa collection Automne-Hiver 2026/27. Un choix de décor qui n’est pas une coquetterie : c’est un argument. Une façon de dire que le denim n’est pas une toile de fond mais un matériau de construction — apte à habiller autant les murs qu’un homme qui sait pourquoi il s’habille.
Ce que quarante ans de Veneto ont appris
Jacob Cohën naît en 1985 à Pontelongo, dans le Veneto — région dont l’industrie textile produit depuis les années 1960 une part significative du denim européen. C’est Tato Bardelle qui dépose la marque, mais c’est son fils Nicola qui, à partir de 2002, en fait autre chose : un laboratoire de réinterprétation du jean comme pièce de taillerie. Nicola Bardelle introduit le tissu Kurabo — denim japonais sélect dont les fils de chaîne sont serrés, le laize étroit, le grammage dense — là où le marché travaillait encore avec des dénims américains ou italiens ordinaires. Il remplace les rivets standard par des pièces en argent travaillé, l’étiquette de boucle par une languette en poil de poney, et fait assembler chaque jean à la main, en minimum cent heures de fabrication par pièce. Nicola Bardelle meurt en août 2012, renversé sur sa Vespa entre Cannes et Saint-Tropez, au lendemain de l’ouverture du premier flagship. C’est son épouse, Jennifer Tommasi Bardelle, qui reprend la direction artistique et conduit la Maison jusqu’à son indépendance totale, formalisée en 2023 par le rachat de 100 % de JC Industrie. La collection FW26 est la collection d’une maison désormais entièrement maîtresse de ses processus.
Le Storm System et la question de la fonctionnalité noble
La présence de tissus Loro Piana traités Storm System dans l’outerwear de cette collection mérite qu’on s’y arrête. Le Storm System, développé par la Manufacture Loro Piana depuis 1994, est un système à double barrière : côté pile, un traitement Rain System® forme un film invisible hydrofuge sur chaque fibre de la laine ou du cashmere ; côté face, une membrane hydrophile imperméable et respirante expulse la transpiration vers l’extérieur tout en bloquant l’eau entrante. Le résultat : un manteau en laine ou cashmere qui se comporte thermiquement et hydrauliquement comme une pièce technique, sans en avoir l’aspect ni le toucher. Pour Jacob Cohën, qui travaille depuis sa fondation sur la tension entre le textile populaire (le denim) et le textile noble (le cashmere, le cuir de cerf, la nappa souple), l’adoption du Storm System n’est pas une capitulation vers le gorpcore — c’est la continuation d’une même logique : ennoblir ce qui est utilitaire sans l’évider de sa fonction.
Blue Silk Cloud : le recyclage comme savoir-faire
Le projet Blue Silk Cloud est la proposition la plus originale de cette saison, et aussi la plus discrète dans sa communication. Il s’agit de rembourrages intérieurs composés de denim recyclé mêlé à de la soie et du polyester. La spécificité technique est dans la combinaison des fibres : le denim recyclé, dont les filaments sont courts après effilochage mécanique, bénéficie de l’ajout de soie — fibre longue, résistante à la traction et naturellement thermorégulatrice — pour compenser la perte de cohésion. Le polyester, enfin, apporte la stabilité dimensionnelle et la résistance à l’humidité que ni le coton recyclé ni la soie seuls ne peuvent garantir dans un garnissage. Le nom « Cloud » n’est pas anodin : il désigne une densité de rembourrage faible et répartie uniformément, par opposition aux garnissages en duvet concentrés.
Le trapèze, le tréma, la permanence des signes
La scénographie de Fabio Chrestich insiste sur un point que la Maison martèle depuis Nicola Bardelle : la cohérence des signes identitaires prime sur la nouveauté formelle. La surpiqûre en trapèze — spécifique au dos de la ceinture des jeans cinq-poches — est reproduite sur les vestes et bombers comme motif structural. Les rivets en demi-sphère évoquent le tréma du Ë, qui différencie graphiquement Jacob Cohën de l’anthroponyme ordinaire et signale une appartenance. Jennifer Tommasi Bardelle déclare dans le communiqué : « Saison après saison, travailler des matières rares et exclusives devient de plus en plus la signature stylistique de Jacob Cohën. Dans son évolution naturelle, la maison reste profondément fidèle à ses racines. » C’est une déclaration de continuité dans un marché qui récompense souvent la rupture. La cohérence est ici un pari stratégique.
Jennifer Tommasi Bardelle a mis quinze ans à reconstruire une maison que la mort avait désorganisée. La collection FW26 est celle d’une manufacture qui a enfin les moyens de sa vision : des tissus Loro Piana Storm System comme on choisit un partenaire de longue date, un projet Blue Silk Cloud qui pose la question du luxe circulaire sans y répondre entièrement, et un denim traité avec la même rigueur qu’une lainage de taillerie. Ce que Jacob Cohën interroge, discrètement mais systématiquement, c’est si le jean — fabric le plus démocratique du XXe siècle — peut accéder à la pérennité que seules les pièces rares ont jusqu’ici revendiquée. Cent heures de fabrication par pièce, c’est déjà une réponse partielle.





















































