La collection Automne/Hiver 2026/27 d’Emporio Armani n’est pas une collection ordinaire. C’est la première signée conjointement par Silvana Armani et Leo Dell’Orco — un fait énoncé sobrement, comme s’il allait de soi. Il ne va pas de soi.
Dans le vocabulaire des maisons familiales, le mot « succession » est rarement prononcé. On dit « transmission », on dit « continuité », on organise des passations discrètes. Emporio Armani, ligne créée en 1981 pour parler aux urbains de moins de trente ans, vient pourtant d’opérer quelque chose de plus lisible que d’habitude : deux noms au générique, une responsabilité partagée, un acte de direction rendu public.
Le choix du décor narratif — une école de musique, des étudiants qui apprennent à diriger un orchestre — n’est pas anodin. Le chef d’orchestre est, dans la culture italienne de l’excellence, la figure de l’autorité technique qui sait quand ne pas intervenir. Silvana Armani et Leo Dell’Orco ont construit une collection autour de cette tension : qui tient la baguette, et qui laisse les musiciens jouer ?
La réponse se lit dans le textile avant de se lire dans le discours. Les matières choisies — tweed à main vécu, jaspé, mélanges laine/lin au toucher habité, shearling à long poil — ne sont pas des matières de jeunesse au sens commercial du terme. Ce sont des matières d’héritage traitées avec un regard contemporain : le cuir à effet usé n’est pas une simulation de vieillissement, c’est une affirmation que la durée a de la valeur. Le denim, lui, traverse la collection comme une ligne basse continue — présent dans les pièces formelles comme dans les plus souples, refusant sa propre hiérarchie.
La silhouette mérite attention : verticale, épaules nettes, sens du mouvement. Ce n’est pas le volume enveloppant de la saison précédente ni la légèreté structurée de certaines propositions concurrentes. C’est une verticalité qui rappelle les tailleurs anglais — jaquettes, waistcoats, manteaux enveloppants — filtrée par une sensibilité milanaise qui sait alléger sans dissoudre. Les broderies cristal évoquant des gouttes de pluie sont le seul ornement non fonctionnel de la collection : elles arrivent sur les pièces les plus formelles, comme une permission accordée à la dernière minute.
Détail Le jaspé est un tissu obtenu par torsion de fils de couleurs différentes avant tissage — le mélange optique se joue dans la fibre elle-même, non en surface. Associé aux mélanges laine/lin à main habitée, il produit une profondeur de matière que ni la photographie ni le packshot ne restituent fidèlement. C’est précisément le type de choix qui se justifie au porter, pas au regard.
La liste des personnes présentes au défilé ajoute une couche de lecture que l’œil analytique ne peut ignorer.
Milano Cortina 2026 s’est tenu quelques semaines avant le show. Emporio Armani a convié les médaillés italiens — Arianna Fontana, quatorze médailles olympiques au total, trois sur ces Jeux ; Lisa Vittozzi, or en biathlon poursuite ; Flora Tabanelli, auteure du premier podium olympique italien en ski freestyle big air à Livigno. Ce n’est pas du placement de notoriété. C’est un positionnement géopolitique : la Maison s’associe à un moment où l’Italie a démontré sa capacité d’organisation et d’excellence devant le monde entier. Armani, dont le siège Via Borgonovo se trouve à quatre cents mètres du Quadrilatero della moda, se réaffirme comme institution milanaise au moment précis où Milan a été, pendant trois semaines, la capitale mondiale du sport d’hiver.
La collection s’ouvre sur des trench-coats et se ferme sur des chemises blanches et des tenues black tie. Ce mouvement — du fonctionnel vers le cérémoniel — est lui aussi une déclaration. Silvana Armani et Leo Dell’Orco n’ont pas cherché la rupture pour leur premier essai conjoint. Ils ont choisi la discipline. Ce n’est pas le parti pris le plus facile. C’est probablement le plus juste.












































































































