Au Palazzo Barozzi, Church’s présente sa collection automne-hiver 2026 lors de la Fashion Week masculine de Milan. Le choix du lieu n’est pas anodin : une maison née à Northampton en 1873 convoque la musique pour parler de ses mains. C’est là que réside la question.
L’analogie est risquée. Comparer la fabrication d’une chaussure à la composition musicale, c’est s’exposer au vertige du prétexte. Pourtant, lorsqu’on sait qu’une paire Church’s nécessite plus de 250 opérations manuelles et huit semaines de travail dans la même manufacture de Northampton depuis 1873, la métaphore de la partition cesse d’être décorative. Elle devient structurante. Un Sellier et un luthier partagent une même discipline : la répétition exacte du geste jusqu’à ce que la matière réponde.
La collection s’organise en trois ensembles — Regent, New Formal, Royal — que le communiqué nomme symphonies. Derrière la rhétorique, des choix techniques lisibles. La gamme Regent repose sur la forme 133 Country, un patronage conçu pour absorber la contrainte du terrain sans tordre le galbe du pied. Le cuir de veau inversé — grain tourné vers l’intérieur, surface veloutée — est plus poreux mais offre une résistance à l’abrasion supérieure aux daims classiques. La botte Shefford y ajoute un tablier cousu main à coutures apparentes : une signature formelle qui dit l’effort avant de le cacher.
Détail — Le cousu Goodyear :
La construction Goodyear welt — qu’Anthony Church maîtrisait dès 1617, et que Thomas Church industrialisa à Duke Street à partir de 1880 — consiste à coudre la tige à un liseret de cuir intermédiaire (le welt) avant de relier celui-ci à la semelle. Le résultat : une chaussure ressemelable à l’infini, dont la structure ne se désolidarise pas à l’humidité. C’est l’opposé du collé. Et c’est précisément ce choix technique qui distingue Church’s de la production courante même à prix équivalent.
La gamme New Formal opère une tension plus subtile. La botte Sidley y décline des perforations brogues sur un volume de tige hivernal — oxymore assumé. Le brogue naît au XVIe siècle comme chaussure de tourbe irlandaise : ses trous permettaient à l’eau de s’écouler. Ici, ils ne drainent rien. Ils citent. Ce glissement sémantique — de la fonction à la référence — est l’une des opérations fondamentales du luxe contemporain. Sidbury et Skipton poursuivent dans un registre plus orthodoxe : derby et oxford dont la rigueur géométrique s’accommode des cuirs brillants de la gamme Royal.
L’élément le plus discuté sera sans doute la collection Sunday Morning : une sandale d’été réinterprétée en daim ciré ou en tweed à chevrons pour la saison froide. L’inversion saisonnière n’est pas une provocation — c’est une proposition commerciale lisible dans le contexte du marché actuel, où la frontière entre intérieur et extérieur, entre formel et résidentiel, s’est définitivement brouillée depuis 2020. Church’s ne l’a pas inventé ; mais la maison le formule avec une cohérence de matières (le tweed knickerbocker, le tartan) qui évite l’arbitraire du gadget.
Ce que Milan 2026 révèle, c’est la position particulière de Church’s au sein du Groupe Prada depuis 1999 : assez protégée pour conserver ses formes et ses procédés de Northampton, assez exposée pour devoir les remettre en scène chaque saison. La question, pour les prochaines collections, sera de savoir si la dramaturgie — Palazzo Barozzi, musiciens en résidence, analogies symphoniques — finit par absorber ou par révéler le geste. Les 250 opérations manuelles ne varient pas d’une saison à l’autre. C’est peut-être là le seul invariant qui compte.






















