Home ModeFashion WeekZEGNA AH 2026 : l’armoire comme manifeste, ou ce que garder veut dire

ZEGNA AH 2026 : l’armoire comme manifeste, ou ce que garder veut dire

by pascal iakovou
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Au cœur de la collection automne-hiver 2026 de la Maison Zegna : une armoire imaginaire peuplée de vêtements réels ayant appartenu à trois générations de la famille. Et, sous une vitrine de verre, un costume des années 1930 en laine australienne — l’ABITO N.1 du comte Ermenegildo Zegna. Ce n’est pas un geste nostalgique. C’est une prise de position sur ce que le luxe produit, et sur ce qu’il est censé traverser.

Il existe peu d’industries où l’on peut exhiber un objet vieux de quatre-vingt-dix ans pour prouver la pertinence d’une collection actuelle. La mode masculine de luxe en est une, à condition que l’objet soit techniquement lisible. L’ABITO N.1, costume taillé sur mesure dans les années 1930 pour le comte Ermenegildo Zegna en laine australienne à 100 %, n’est pas une relique. C’est un argument. Sa présence sous verre au cœur de la présentation milanaise du 16 janvier 2026 dit une chose précise : ce tissu tient. Et s’il tient, c’est parce que la laine australienne superfine de la Maison — dont le Trofeo, créé en 1965, est l’expression contemporaine la plus connue — est un worsted à longues fibres, tissé serré, traité pour résister à l’abrasion sans perdre son tombé. Non une promesse : une démonstration.

La laine Trofeo mérite qu’on s’y attarde. Lancée en 1965 par le Lanificio Ermenegildo Zegna à Trivero, dans les Alpes biellaises, elle est issue de toisons de merinos australiens superfins — fibres dont la finesse varie entre 17 et 19,5 microns selon les saisons, soit près de trois fois plus fines qu’un cheveu humain. Sa caractéristique principale n’est pas la douceur — c’est la résilience : un tissu Trofeo, correctement entretenu, retrouve sa forme après déformation grâce à la longueur des fibres et à la densité du croisement de l’armure. Que Sartori la place au centre de la collection AH 2026 en la « réinterprétant pour qu’elle soit résolument contemporaine » — son expression — signifie en pratique un travail sur le grammage, la structure de surface et les mélanges : la grisaglia fantasia en Trofeo côtoie la flanelle imprimée en Trofeo, chacune traitée différemment mais issues du même substrat. C’est une variation sur un thème, au sens musical du terme. Et il est rare qu’une maison assume aussi directement ce rapport à la répétition productive.

« Les vêtements sont les pages d’un journal que nous écrivons tout au long de notre existence. […] L’idée de créer quelque chose qui puisse être conservé, réutilisé et réinterprété sur le long terme nous anime profondément. »— Alessandro Sartori, Directeur artistique, Maison Zegna

L’Oasi Cashmere — présent dans la collection sous forme de shetland fantasia et de panno multimélange — est le deuxième axe matière à lire attentivement. Lancée en 2022 avec un engagement de traçabilité totale à partir de 2024, cette ligne de cachemire sourcé en Mongolie et filé par Filati Biagioli (Toscane) est l’une des rares initiatives de la mode masculine de luxe à fournir, par QR code sur chaque pièce, le trajet complet de la fibre : du troupeau à la boutique. Que Zegna intègre cette matière dans une collection dont le propos central est la durabilité n’est pas une coïncidence éditoriale. C’est une cohérence de fond : on ne parle d’armoire familiale et de transmission générationnelle que si ce qu’on conserve a eu, dès l’origine, une histoire documentée.

Deux matières supplémentaires méritent mention. Le Vellus Aureum — laine dont la finesse atteint ou dépasse 13,9 microns, récompensée depuis 2002 par un trophée interne aux éleveurs australiens qui la produisent — est présent sous forme de panno double, soit une construction à double tissu non doublé, qui donne corps sans alourdir. Et la flanelle en laine des Falkland : fibre à grosses mèches, longue, résistante, issue des îles de l’Atlantique sud où les conditions climatiques extrêmes produisent une laine structurellement différente de ses équivalents britanniques ou néo-zélandais. Sa présence dans la palette AH 2026 — aux côtés du mohair gabardine compact et de la gabardine technique en soie — dit quelque chose sur l’ambition géographique du sourcing Zegna, qui n’est pas une rhétorique de communication mais une réalité d’approvisionnement verticalement intégré depuis l’acquisition de la ferme australienne Achill Farm (12 500 moutons, Nouvelle-Galles du Sud) en 2014.

La silhouette — longue, ample, épaules carrées, pantalon haut ceinturé — n’est pas sans rappeler les proportions du costume masculin d’avant-guerre, période précisément de l’ABITO N.1. Ce n’est pas un hasard de forme : Sartori travaille depuis plusieurs saisons sur un retour aux volumes généreux, contre la contraction du tailoring slim qui a dominé la décennie 2010. Ce qui est nouveau ici, c’est la modularité : la fermeture croisée réduite à un tiers, le bouton horizontal central qui permet deux positions de port, les blazers à double jeu de revers, les blousons à doubles cols. Chaque pièce est pensée pour autoriser plusieurs lectures du même vêtement sans qu’il soit nécessaire d’en posséder deux. C’est une économie du geste appliquée au dressing — et elle entre en résonance directe avec le concept d’armoire qui ne déborde jamais mais s’approfondit.

En 1910, Ermenegildo Zegna fondait son lanificio à Trivero avec l’intention déclarée de produire « les plus beaux tissus du monde ». En 1929, il plantait les premiers arbres de ce qui deviendrait l’Oasi Zegna — 100 km² de parc naturel dans les Alpes biellaises, trente fois Central Park. Ces deux gestes — tisser et planter — partagent une même temporalité : ils produisent des résultats mesurables seulement sur le long terme. La collection AH 2026, intitulée « Une armoire de famille », est la transposition de cette temporalité dans l’acte de s’habiller.

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