Home Art de vivreCultureCodognato à Venise : quand le crâne couronné devient un argument

Codognato à Venise : quand le crâne couronné devient un argument

by pascal iakovou
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La question que pose la Fondazione Dries Van Noten en installant la Maison Codognato comme seul joaillier parmi une cinquantaine de créateurs n’est pas esthétique. Elle est stratégique. Depuis que Van Noten a quitté la direction créative de sa maison en 2024, son regard — libéré de l’obligation de collection — s’est retourné vers ce qui résiste aux cycles. Le titre de l’exposition inaugurale, emprunté à Phil Ochs, auteur de chansons protestataires des années 1960, le formule sans ambiguïté : la beauté comme acte de résistance, pas comme ornement.

Codognato, fondée en 1866 près de la Piazza San Marco, est une maison dont le registre symbolique n’a jamais cherché la neutralité. Le Memento Mori — crâne, cercueil, squelette — y est traité depuis des générations non comme une provocation commerciale mais comme un héritage théologique et iconographique vénitien. Les quinze pièces présentées au Palazzo Pisani Moretta du 25 avril au 4 octobre 2026 documentent cet héritage sur plusieurs décennies : certaines appartiennent à des collectionneurs historiques, d’autres ont été conçues pour l’événement, dont la bague Cinque Morti 2026 en or jaune 18 carats, diamants et émail, reprise d’un design d’archive.

La pièce la plus radicale du point de vue matériel est moins visible : les boucles d’oreilles Squelette de prisonnier, en or jaune 18 carats, os de mammouth, diamants, cristal de roche et perle. L’os de mammouth — matière fossile extraite du permafrost sibérien, dont le commerce est légal contrairement à l’ivoire d’éléphant contemporain — introduit dans le bijou une temporalité qui échappe à toute saisonnalité. La pièce ne porte pas seulement un symbole de mort ; elle est construite à partir d’une matière morte depuis plusieurs dizaines de milliers d’années. Cette cohérence entre forme et matière est précisément ce que Van Noten semble avoir reconnu.

L’accrochage confirme l’intention. Dans le premier salon du Piano Nobile, sous le plafond de Guarana — La Victoire de la Lumière sur les Ténèbres, disciple de Tiepolo — les créations Memento Mori de Codognato dialoguent avec les photographies de sujets endormis de Steven Shearer et des pièces de haute couture de Christian Lacroix et Rei Kawakubo pour Comme des Garçons. La mort, le sommeil, l’architecture baroque, le vêtement comme sculpture : Van Noten construit une argumentation, pas une vitrine.

La collaboration Clessidra 2025, réalisée avec Giberto Venezia en verre de Murano, or jaune 18 carats, argent, iolites et tourmalines vertes, élargit le propos. Le verre de Murano n’est pas ici une concession touristique — c’est une matière dont la transparence et la fragilité entrent en tension directe avec la permanence de l’or et de la pierre. Le sablier, figure du temps qui s’écoule, est rendu dans un matériau qui peut se briser.

Ce que cette présence de Codognato dans l’exposition inaugurale de la Fondazione révèle, c’est l’émergence d’une nouvelle légitimité pour la joaillerie symbolique dans les espaces habituellement réservés à l’art contemporain. Pendant deux décennies, les grandes maisons ont cherché cette légitimité en commandant des collaborations avec des artistes. Codognato y accède autrement : par la cohérence d’une pratique inchangée, dans un Palazzo qui attend sa propre restauration, sous un plafond du XVIIIe siècle.

La question que pose la saison qui s’ouvre à Venise n’est pas de savoir si le bijou est de l’art. Elle est de savoir si la résistance aux tendances constitue, en 2026, une forme de position culturelle.

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