Home ModeUn calibre inédit pour réactiver une tradition de 1924

Un calibre inédit pour réactiver une tradition de 1924

by pascal iakovou
0 comments

Audemars Piguet présente une montre rectangulaire Neo Frame Heure Sautante en or rose 18 carats, inspirée du pré-modèle 1271 commercialisé en 1929-1930. Huit godrons verticaux bordent le boîtier, référence au courant Streamline Moderne américain. L’argument technique : le Calibre 7122, premier mouvement à heure sautante automatique développé par la Manufacture, doté d’un système breveté antichocs. Entre reconstitution esthétique et résolution de problèmes mécaniques contemporains.


1929 : le pré-modèle 1271 et l’essor de l’heure sautante

L’heure sautante — affichage du temps par chiffres qui sautent instantanément plutôt que par aiguilles progressives — apparaît vers 1650 dans les horloges de nuit, puis se diffuse aux montres de poche au XVIIIe siècle. Dans les années 1920, avec la généralisation des montres-bracelets, ce système connaît un essor particulier. Raison pratique : le cadran plein à deux guichets (heures et minutes) protège la glace minérale, alors extrêmement fragile. Raison esthétique : l’affichage numérique est perçu comme moderne, contemporain.

Audemars Piguet joue un rôle pionnier dans cette diffusion. Entre 1924 et 1951, la Manufacture produit trois cent quarante-sept montres à heure sautante, dont cent trente-cinq à double guichets. Le premier exemplaire (n° 27826) sort en 1924 : boîtier carré, un guichet pour les heures, une aiguille pour les minutes, mouvement Calibre 10HPVM. En 1929, Audemars Piguet lance le pré-modèle 1271, parmi les premiers de la Maison à proposer deux guichets (heures et minutes). Quatorze exemplaires sont produits en quatre variantes : or gris, bicolore or gris/jaune, bicolore or gris/vert, et un unique exemplaire en platine. Ce dernier, vendu avant le krach boursier d’octobre 1929 au fils d’un fabricant de chaussures pour les stars de Broadway, est aujourd’hui exposé au Musée Atelier Audemars Piguet au Brassus.

Le pré-modèle 1271 s’inspire directement du Streamline Moderne — courant design américain de l’entre-deux-guerres, branche tardive de l’Art déco. Lignes étirées, courbes aérodynamiques, angles arrondis, matériaux modernes. Influence des trains, des paquebots, de l’architecture nautique. Minimalisme épuré hérité du Bauhaus. Sur la montre : boîtier rectangulaire bordé de godrons verticaux qui s’étirent et se terminent en pointe sur les cornes, évoquant la vitesse.


Neo Frame 2026 : même géométrie, nouvelles contraintes techniques

La montre présentée en 2026 reprend cette géométrie. Boîtier rectangulaire en or rose 18 carats de 34,6 x 34 mm (sans les cornes), épaisseur 8,8 mm. Huit godrons verticaux bordent chaque flanc, usinés par machine CNC puis polis/satinés à la main. Ces cannelures se répètent sur le fond de boîte, sur la couronne de remontoir et sur la masse oscillante du mouvement. Audemars Piguet précise qu’une « extrême méticulosité » fut nécessaire pour aligner les lignes du fond avec celles des cornes — détail invisible au poignet mais cohérent dans l’ensemble.

Le cadran adopte un parti radical : une glace saphir traitée PVD noir remplace la plaque métallique du pré-modèle 1271. Deux guichets découpent cette surface noire : un pour les heures (à douze heures), un pour les minutes (à six heures). Les pentes des guichets sont dorées et microbillées. Les chiffres défilent en décalque blanc sur fond noir. Signature Audemars Piguet à six heures en ton or rose.

Ce choix esthétique — saphir noir plutôt que métal — pose un problème technique majeur : comment garantir l’étanchéité sans lunette métallique apparente ? Traditionnellement, la glace est chassée (ajustée sous pression) sur une lunette qui vient se fixer sur la carrure. Ici, le design Streamline impose l’absence de lunette visible à douze et six heures — le saphir affleure directement les godrons en or rose. Pour atteindre une étanchéité de 20 mètres (suffisante pour le port quotidien, résistance aux éclaboussures), Audemars Piguet développe un procédé spécifique : la plaque du cadran est collée sur la glace saphir, puis l’ensemble est vissé sur la carrure. Nouvelle méthode d’assemblage conçue exclusivement pour ce modèle.

Autre adaptation ergonomique : une couronne redessinée pour améliorer le confort du remontage manuel quotidien. Sur les mouvements automatiques à heure sautante, le remontage manuel reste nécessaire après plusieurs jours sans port — le mécanisme de saut consomme de l’énergie à chaque changement d’heure.

Bracelet noir en cuir de veau décoré d’un motif texturé imaginé par l’équipe Design interne. Le bracelet affleure le saphir entre les cornes, intégration qui accentue la fluidité visuelle.


Calibre 7122 : premier mouvement heure sautante automatique maison

Audemars Piguet n’avait jamais développé de calibre heure sautante automatique en interne. Entre 1924 et 1951, les montres de la Manufacture utilisaient des calibres à remontage manuel — principalement les Calibres 10HPVM et 10GHSM. À partir de 1992, lorsque la Maison réintroduit l’heure sautante (combinée à la répétition minutes), elle emploie des mouvements à remontage manuel.

Le Calibre 7122 présenté ici constitue donc une première. Base : le Calibre 7121, mouvement automatique ultra-plat qui équipe la Royal Oak « Jumbo » Extra-Plate depuis 2022. Diamètre de 29,6 mm, épaisseur de 4 mm (contre 3,2 mm pour le 7121 — l’ajout du mécanisme de saut d’heure ajoute 0,8 mm). Deux cent quatre-vingt-treize composants, quarante-trois rubis, fréquence de 4Hz (28 800 alternances horaires), réserve de marche de cinquante-deux heures.

Le mécanisme combine saut instantané de l’heure (changement d’affichage en une fraction de seconde à chaque heure pile) et minutes traînantes (le disque des minutes défile progressivement, soixante positions par heure). À chaque heure pile, un ressort stockant l’énergie nécessaire se libère et fait basculer instantanément le disque des heures d’une position. Ce saut, bien que rapide, génère un choc mécanique interne.

Problème : en usage quotidien, un coup porté à la montre au moment précis où le mécanisme s’apprête à sauter peut dérégler le système ou même fracturer des pièces. Les montres à heure sautante historiques exigeaient une manipulation prudente. Audemars Piguet développe un système antichocs breveté qui empêche mécaniquement le saut intempestif de l’heure en cas d’impact. Le dossier de presse ne détaille pas la nature exacte de cette solution (mécanisme de verrouillage temporel ? amortisseur sur le ressaut ?), mais précise qu’elle rend « l’usage de la montre compatible avec le mode de vie contemporain ».

Autre adaptation technique : le disque des heures est fabriqué en titane (densité 4,5 g/cm³), le disque des minutes en aluminium (densité 2,7 g/cm³). Ces matériaux légers réduisent l’inertie des disques en mouvement, limitant ainsi la consommation d’énergie et l’usure des engrenages.

Le fond saphir révèle les finitions : Côtes de Genève sur les ponts, satinage circulaire, angles polis, masse oscillante en or rose 22 carats soulignée des mêmes godrons que le boîtier. Cohérence esthétique jusqu’au mouvement.


Une tradition interrompue puis réactivée

Les montres-bracelets à heure sautante disparaissent à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Raison technique : l’amélioration des glaces (verre minéral trempé, puis saphir synthétique à partir des années 1960) rend le cadran plein protecteur obsolète. Raison esthétique : le retour aux aiguilles traditionnelles après la guerre.

Renaissance dans les années 1960-1970 avec les expérimentations design du Space Age (formes futuristes, affichages numériques), puis véritable regain dans les années 1990. En 1992, Audemars Piguet combine l’heure sautante à la répétition minutes — complication sonore qui sonne les heures, quarts et minutes sur demande. La Manufacture associe systématiquement ces deux complications durant deux décennies : affichage numérique du temps et sonnerie mécanique.

Cette Neo Frame Heure Sautante 2026 marque un retour à l’heure sautante « pure », sans complication additionnelle. Pas de répétition minutes, pas de quantième perpétuel. Seulement l’affichage horaire et minutier par guichets, dans un boîtier qui réinterprète le design Streamline de 1929. L’exercice tient autant de l’hommage historique que de la résolution de problèmes techniques actuels : comment rendre robuste un mécanisme traditionnellement fragile ? Comment garantir l’étanchéité d’un cadran saphir sans lunette métallique visible ?

Audemars Piguet produit cette montre en série (aucune mention de limitation dans le dossier de presse), ce qui suggère une volonté de pérenniser le format. Reste à observer si le public contemporain — habitué aux cadrans à aiguilles ou aux affichages numériques LCD — trouve un intérêt à ce mode de lecture hybride : chiffres qui sautent pour les heures, disque qui défile pour les minutes. Lecture immédiate de l’heure, lecture approximative des minutes (sauf à se pencher sur le guichet pour distinguer le chiffre exact).

Related Articles