En réinvestissant ses archives et les métiers à tisser des années soixante, la maison néerlandaise propose avec Archetypes une lecture du denim qui dépasse l’effet nostalgie. Ici, le selvedge n’est pas un détail vintage — c’est une méthode de tissage qui conditionne la tenue, la patine et la durée de vie du vêtement.
Lorsque Jennifer Zipp, directrice du design chez G-STAR, évoque « une immersion dans les archives pour comprendre comment le design répondait à un usage précis », elle ne parle pas de storytelling. Elle parle de construction. Archetypes, collection présentée ce 3 février, repose sur une enquête technique : reprendre les pièces fondatrices du workwear américain et militaire — la Field Jacket de la 10ᵉ division de montagne en Italie, le pantalon M-1951 conçu pour le froid extrême, les imperméables des années quarante — et les reconstruire avec les tolérances et les matières qui ont fait la réputation de G-STAR depuis trente-cinq ans.
Le selvedge comme contrainte productive
Le terme « selvedge » — contraction de « self-edge », lisière auto-finie — désigne un mode de tissage sur métiers à navette étroits, où la trame est renvoyée d’un bord à l’autre sans coupe ni surjet. Cette continuité textile confère au denim une densité latérale qui limite l’effilochage et améliore la tenue dans le temps. Pour le jean Deeggie, pièce centrale de la collection, G-STAR a sélectionné un denim brut de quatorze onces et quart, tissé en Italie sur des métiers datant des années soixante. La finition selvedge apparaît sur la couture extérieure et les replis de poches — non comme ornement, mais comme signature du procédé.
Ce choix technique a des implications économiques. Le tissage selvedge est plus lent, les largeurs de laize limitées (généralement trente pouces contre soixante pour un denim industriel standard), et les chutes de coupe augmentent. Mais le gain est ailleurs : dans la capacité du tissu à se patiner de manière homogène, à résister à la déformation, et à offrir une rigidité initiale qui s’assouplit avec le port sans perdre sa structure. C’est cette logique — celle du vêtement qui vieillit mieux qu’il ne s’use — qui a historiquement distingué le workwear de la fast fashion.
La Field Jacket et la mémoire constructive
La Field Jacket proposée dans Archetypes reprend la silhouette portée par la 10ᵉ division de montagne de l’armée américaine en Italie. L’original, conçu pour résister à l’altitude et aux mouvements répétés, combinait coupe droite, poches cargo accessibles sans déboutonner, et doublure amovible. G-STAR conserve la géométrie — épaules tombantes, longueur mi-cuisse, col montant — mais remplace le coton sergé par un denim selvedge japonais dont la densité permet de se passer de doublure permanente.
Ce transfert d’un contexte militaire à un usage civil n’est pas nouveau. Le M-65, la N-1 Deck Jacket, le MA-1 ont tous été réinterprétés par le vestiaire masculin contemporain. Ce qui change ici, c’est le refus de la réplique exacte. Pas de patch, pas de marquage d’origine, pas de reproduction folklorique. Juste la mémoire constructive : la raison pour laquelle une poche est placée là, pourquoi une couture est renforcée à cet endroit.
Les M-51 et la question de la fonction
Le pantalon M-1951, référence des M-51 Cargos de la collection, a été développé pour les climats de froid extrême — initialement porté par-dessus une doublure matelassée. Sa coupe ample, ses six poches cargo et ses renforts aux genoux répondaient à une logique d’usage : mobilité, stockage, résistance. En supprimant la doublure et en ajustant les proportions, G-STAR isole la fonction cargo — la capacité de charge répartie — et la transpose dans un contexte urbain où l’on ne porte plus de couches thermiques superposées, mais où l’on attend toujours du vêtement qu’il réponde à un usage quotidien.
C’est sur ce point que la collection Archetypes mérite attention. Elle ne cherche pas à « réinventer » le workwear — terme marketing souvent vide de sens. Elle en extrait les règles de construction et les transpose dans des matières et des proportions qui ont du sens aujourd’hui. Le Dismounted Raincoat, inspiré des imperméables militaires américains des années quarante, en est un bon exemple : la silhouette est conservée, mais le tissu technique remplace le coton ciré, et les fermetures éclair métalliques des années quarante laissent place à des systèmes de fermeture plus discrets, moins bruyants, plus adaptés à un usage civil.
Détail : le tissage selvedge italien du Deeggie
Le denim du jean Deeggie provient d’une filature italienne qui utilise des métiers à tisser Toyoda G3, fabriqués au Japon dans les années soixante. Ces machines, plus lentes que les métiers projectile modernes, produisent un tissu dont la densité de trame varie légèrement d’un bord à l’autre — variation imperceptible à l’œil nu, mais qui influence la manière dont le jean se patine. Le brut de quatorze onces et quart n’est pas teint après tissage : l’indigo est appliqué uniquement sur la chaîne (les fils verticaux), laissant la trame (fils horizontaux) écrue. Résultat : à mesure que le jean est porté et lavé, l’indigo s’effrite progressivement, révélant la trame blanche. Ce procédé, appelé « fading », n’est pas un effet de style — c’est une propriété mécanique du denim brut.
L’archive comme méthode, pas comme nostalgie
Gwenda van Vliet, Chief Brand Officer de G-STAR, insiste sur le « retour au cœur de l’ADN ». Mais cet ADN n’est pas une identité figée. C’est une méthode : partir d’un usage, identifier les contraintes (froid, mobilité, durée, résistance), puis concevoir la pièce en conséquence. Cette approche, héritée du design industriel et de l’ingénierie textile, est ce qui a permis à G-STAR de se distinguer dans les années quatre-vingt-dix, à une époque où le denim était encore perçu comme un tissu de travail, pas comme un vêtement de luxe.
Aujourd’hui, le selvedge est devenu un marqueur culturel — souvent associé au Japon, au « slow fashion », au vestiaire masculin éclairé. Archetypes s’inscrit dans ce mouvement, mais sans en adopter les codes visuels les plus voyants. Pas de lisière rouge apparente sur les ourlets retournés, pas de patch en cuir surdimensionné, pas de rivets en laiton patiné. Juste la lisière cousue sur la couture extérieure — visible si l’on sait regarder, invisible si l’on ne cherche pas.
Distribution et positionnement
La collection sera disponible dès le 3 février sur le site de G-STAR et, en exclusivité française, chez Jogging à Marseille. Les prix s’échelonnent entre cent soixante et sept cent cinquante euros. Ce positionnement tarifaire place Archetypes au-dessus de la ligne principale de G-STAR, mais en deçà des marques de denim japonais ultra-premium (Kapital, Visvim, The Real McCoy’s) qui peuvent dépasser mille euros pour un jean selvedge. L’écart de prix reflète une différence de volume de production, mais aussi de degré de finition : G-STAR reste une marque de distribution large, là où les maisons japonaises travaillent en petites séries sur des métiers artisanaux.
Vers une lecture industrielle du luxe
En choisissant de présenter Archetypes comme une « collection premium » plutôt que comme une collaboration limitée ou une capsule événementielle, G-STAR signale une intention stratégique. Celle de réintégrer durablement le haut de gamme dans son offre, non par des effets de rareté artificielle, mais par une montée en exigence sur les matières et les procédés. Le selvedge n’est plus réservé aux éditions spéciales — il devient une norme de fabrication pour une partie de la collection.
Cette logique pourrait préfigurer une évolution plus large du marché du denim. Alors que les maisons de luxe (Saint Laurent, Dior, Bottega Veneta) intègrent de plus en plus le workwear dans leurs collections, et que les marques streetwear historiques (Carhartt WIP, Dickies) montent en gamme, G-STAR se positionne sur un terrain intermédiaire : celui du « luxe industriel », où la valeur ne vient pas du nom ou de la rareté, mais de la rigueur de fabrication et de la cohérence historique.
Archetypes ne révolutionne pas le denim. Il le ramène à ce qu’il a toujours été : un tissu technique, conçu pour durer, issu de savoir-faire textiles précis. Si tout est dit trop vite, ce n’est jamais du Luxsure. Ici, tout est dans la lenteur du métier à tisser.





























