Depuis 2022, JLR investit régulièrement le calendrier culturel parisien via les AD & Range Rover Awards. Derrière la cérémonie, une stratégie de présence que l’on peut désormais analyser dans sa durée : comment une marque automobile britannique est-elle devenue, en cinq éditions, un acteur reconnu de l’écosystème du design français ?
Il est des présences qui s’imposent par la répétition. Non par l’insistance, mais par la constance — cette qualité rare qui transforme un événement en rendez-vous, et un rendez-vous en référence. En cinq années, les AD & Range Rover Awards ont progressivement occupé une place singulière dans le calendrier parisien du design : celle d’un prix qui ne vient pas de l’industrie créative elle-même, mais qui a su s’y faire admettre.
Le 3 Mazarium, Paris, 5 février 2026. Cinq catégories, dix lauréats dont cinq étudiants issus de Camondo, Boulle, l’Ensaama, Strate et Penninghen. Richard Stevens, Brand Design Director de JLR, préside un jury composé de Sophie Dries, Dan Yeffet, Fleur Delesalle et Anne-Sophie Pailleret — quatre noms qui circulent entre ateliers privés, hôtels de prestige et galeries de niche. Le casting n’est pas neutre. Il signale une ambition précise : parler design de l’intérieur, non depuis les marges.
La question qui mérite d’être posée est celle-ci : que cherche Range Rover dans cet espace ? La réponse évidente — visibilité de marque dans un milieu prescripteur — est exacte mais incomplète. Ce que construit JLR depuis 2022, c’est une légitimité culturelle que la publicité ne peut acheter. En s’associant à AD, publication centenaire dont le lectorat est par définition celui des décideurs esthètes, et en s’ancrant dans un réseau d’écoles qui forment les designers de demain, la marque opère un glissement sémantique délibéré : du véhicule au geste, de la performance à la forme.
Ce glissement n’est pas artificiel. Il prend appui sur un héritage formel réel. Les trois lignes définies par Charles Spencer King lors de la conception du premier Range Rover — ligne de toit, ligne de caisse, ligne de bas-de-caisse — constituent un vocabulaire qui a traversé plus de 55 ans sans altération fondamentale. C’est là l’argument de fond : une marque dont la grammaire formelle est aussi stable peut légitimement parler de durabilité du geste créatif aux jeunes diplômés de Penninghen.
L’introduction du Student Prize en 2025, renforcé cette année par cinq établissements partenaires, précise la stratégie. Le mécénat traditionnel consiste à financer ; le mentorat tel que Range Rover le pratique consiste à intégrer. Chaque designer-mentor accompagne un étudiant dont le projet s’inspire du vocabulaire formel de la marque — cette année, des créations pensées comme « compagnons raffinés, élégants et nomades ». Les lauréats sont ensuite invités au Range Rover Design Studio de Gaydon, en Angleterre. L’expérience n’est pas anodine : elle inscrit dans la mémoire formative de jeunes créateurs une référence britannique, au moment précis où leur sensibilité esthétique se constitue.
La table ronde de cette cinquième édition a posé la question de la transmission à l’heure de l’intelligence artificielle — comment le modèle maître-élève évolue-t-il quand les outils numériques redéfinissent le rapport au geste ? La question est pertinente, et elle dépasse Range Rover. Mais le fait qu’une marque automobile soit l’organisatrice de ce débat, et non une école, une galerie ou une institution culturelle, dit quelque chose sur la recomposition des espaces de légitimité dans le monde du design contemporain.
Ce soft power-là est discret, patient, construit sur le temps long. Il ne s’évalue pas en retombées presse immédiates, mais en capital symbolique accumulé. Dans cinq ans, les étudiants primés cette année seront des professionnels actifs. Ils auront Gaydon dans leur parcours. Certains, peut-être, dans leur manière de penser la forme.








