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La mer Rouge saoudienne, laboratoire architectural du tourisme de demain

by pascal iakovou
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Sur 1 800 kilomètres de littoral jusqu’ici fermé au monde, l’Arabie saoudite déploie une constellation d’établissements signés Foster + Partners, Oppenheim Architecture et Killa Design. Derrière le discours régénératif, une mutation géopolitique du voyage.

Il faut imaginer un littoral vierge de toute construction, 90 îles coralliennes jamais foulées par le tourisme de masse, un quatrième récif-barrière mondial encore intact. C’est sur cette page blanche de 28 000 kilomètres carrés que Red Sea Global, filiale du fonds souverain saoudien, trace depuis 2019 ce qui pourrait devenir la plus ambitieuse opération hôtelière de la décennie. Non pas un resort, mais une destination entière, calibrée pour accueillir 50 établissements et 8 000 chambres d’ici 2030.

L’architecture comme manifeste

Le choix des architectes en dit long sur l’ambition du projet. Foster + Partners, dont le studio londonien a conçu l’aéroport international Red Sea — une structure aux courbes inspirées des dunes, alimentée intégralement par l’énergie solaire — signe également le Six Senses Southern Dunes, premier établissement à ouvrir ses portes en novembre 2023. Les 76 villas, disposées en deux lignes pour épouser le relief dunaire, rendent hommage à l’héritage nabatéen de la région. Matériaux légers, structures autoportantes évitant la masse thermique du béton : Gerard Evenden, directeur du studio, évoque une architecture qui « ajoute le moins possible à l’île, tout en immergeant totalement les résidents dans la nature ».

Chad Oppenheim, fondateur du cabinet éponyme basé à Miami, pousse cette logique jusqu’à son terme avec Desert Rock, ouvert début 2025 dans les montagnes du Hedjaz. Cinquante-quatre villas et dix suites creusées à même la roche granitique, accessibles par un tunnel de 195 mètres débouchant sur une vallée cachée. L’inspiration nabatéenne — ces bâtisseurs de Pétra qui sculptaient leurs cités dans la falaise — n’est pas qu’esthétique. Les matériaux excavés ont été réemployés dans l’infrastructure, les systèmes de refroidissement passif réduisent la dépendance énergétique, la flore native reconquiert progressivement le wadi. « Desert Rock incarne notre philosophie de connexion entre l’architecture et l’esprit du lieu », résume Oppenheim.

Plus radical encore, le Shebara Resort de Killa Design — le cabinet derrière le Museum of the Future de Dubaï — aligne 73 villas sphériques en acier inoxydable poli, 38 sur pilotis et 35 sur la plage de l’île Sheybarah. Entièrement préfabriquées aux Émirats arabes unis par le chantier naval Grankraft, ces orbes de 150 tonnes ont été transportées par mer puis déposées sur leurs fondations sans perturber l’écosystème corallien. Le miroir parfait de leur surface renvoie le ciel et la mer, dissolvant la frontière entre architecture et paysage. Alimenté par une ferme solaire de 110 000 mètres carrés, l’établissement revendique un fonctionnement net-zéro en énergie, eau et déchets.

Le régénératif, argument ou réalité ?

Red Sea Global martèle son engagement : 75 % des îles resteront non développées, neuf sont classées sites d’importance écologique. L’objectif affiché — un bénéfice net de conservation de 30 % d’ici 2040 — distingue le projet de la simple neutralité carbone. La plus grande centrale de refroidissement urbain alimentée par énergie renouvelable au monde, le plus vaste système de stockage par batteries (1,3 GWh pour 400 MW de solaire) : les superlatifs techniques s’accumulent.

Reste la question que le communiqué de presse élude : peut-on réellement parler de tourisme régénératif lorsque l’on construit ex nihilo sur un territoire jusqu’ici préservé précisément par son inaccessibilité ? L’Arabie saoudite plafonne à un million de visiteurs annuels sur ce site pour protéger les écosystèmes. Mais l’échelle du projet — 70 000 emplois créés, 22 milliards de riyals injectés dans le PIB — suggère une logique de développement qui dépasse largement la conservation.

Une destination, un soft power

Car la mer Rouge saoudienne n’est pas qu’un projet hôtelier. C’est un instrument de Vision 2030, la stratégie de diversification économique du prince héritier Mohammed ben Salmane. Après l’abandon de Richard Branson en 2018 — suspendu après l’affaire Khashoggi —, le Royaume a fait le choix de l’intégration verticale. Red Sea Global développe, construit, opère. La marque Shebara, première enseigne hôtelière entièrement saoudienne du segment ultra-luxe, incarne cette volonté d’émancipation vis-à-vis des groupes occidentaux.

Le Nujuma, Ritz-Carlton Reserve — premier établissement de cette sous-marque au Moyen-Orient, 63 villas dessinées par Foster + Partners à environ 3 400 dollars la nuit — a été élu meilleur nouvel hôtel au monde par Forbes en mars 2025. Le St. Regis Red Sea Resort déploie 90 villas sur pilotis dans l’archipel Ummahat. Des noms familiers du voyageur fortuné, mais insérés dans un écosystème contrôlé : véhicules électriques Lucid Air (dont le fonds souverain détient 60 %), aéroport dédié, service maritime propriétaire.

Entre les sphères miroitantes de Shebara et les cavernes creusées de Desert Rock, entre le patrimoine nabatéen revendiqué et la technologie net-zéro affichée, la mer Rouge saoudienne esquisse un nouveau modèle. Celui d’une hôtellerie de luxe où l’architecture devient argument diplomatique, où la durabilité sert autant le marketing que l’environnement, où le voyage se fait projection géopolitique. Que l’on y voie un laboratoire du tourisme de demain ou une vitrine de soft power, une chose est certaine : on ne voyage plus tout à fait de la même manière quand le désert lui-même devient message.

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