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Delamain Rare Cask Ancestral : quand le temps devient matière

by pascal iakovou
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Avec deux fûts uniques sélectionnés sur plus d’un demi-siècle, la Maison charentaise inaugure une série annuelle qui interroge la notion même de patrimoine vivant dans l’univers des eaux-de-vie.

Il existe à Jarnac, dans les chais semi-enterrés de la Maison Delamain, des fûts que l’on observe plus qu’on ne les manipule. Placés là par des hommes qui ne verront jamais leur contenu embouteillé, ils traversent les décennies sous la vigilance de Maîtres de chai successifs. Les deux cognacs que la Maison révèle aujourd’hui — Ancestral 25.1 et 25.2 — appartiennent à cette catégorie de témoins silencieux, vestiges d’une époque où le temps n’était pas encore une contrainte mais une méthode.

La Grande Champagne, Premier Cru de Cognac, impose ses règles. Ses sols argilo-calcaires du Crétacé, composés de craie tendre et poreuse, confèrent aux eaux-de-vie un potentiel de vieillissement que peu de terroirs égalent. C’est précisément cette lenteur constitutive que Delamain cultive depuis sa fondation en 1824 : la Maison ne commercialise aucun cognac de moins de vingt ans d’âge, préférant les fûts anciens où le bois dialogue avec le spiritueux plutôt que de l’écraser.

Le fût 25.1 occupait une position singulière : orienté plein sud dans le Grand Chai, près d’une fenêtre et d’un escalier menant au chai semi-enterré, il bénéficiait d’un flux constant d’air frais et de lumière naturelle. Charles Braastad, le Maître de Chai de la maison et représentant de la neuvième génération familiale, en suivait l’évolution avec une attention particulière depuis son arrivée en 1997. Ce cognac titre aujourd’hui 43,6 % vol. et se déploie sur des notes florales d’une délicatesse remarquable, alliant la vivacité propre aux très vieux millésimes à une amplitude qui se fond progressivement dans une finale aérienne.

Le parcours du fût 25.2 raconte une autre histoire. Conservé dans un recoin plus isolé du Grand Chai, contre un mur qui absorbe l’humidité des caves inférieures, il semblait avoir été oublié. Ses cercles en châtaignier — vestiges d’une époque où Delamain possédait sa propre tonnellerie — témoignent d’un savoir-faire disparu. À 44,4 % vol., ce cognac révèle une puissance paradoxale : richesse et profondeur s’équilibrent avec une délicatesse singulière, tandis que l’élégance naturelle dévoile progressivement une complexité subtile.

Ces deux expressions rejoignent la collection Pléiade, gamme de cognacs rares lancée en 2020. Limitées à 190 et 180 bouteilles respectivement, embouteillées brut de fût et filtrées à basse pression, elles incarnent la philosophie d’intervention minimale qui distingue la Maison. Trois générations de Maîtres de Chai — Alain Braastad dans les années 1960, Dominique Touteau à partir de 1992, puis Charles Braastad depuis 2024 — auront veillé sur ces fûts, illustrant cette transmission patiente qui fait du cognac un art générationnel.

Une vente aux enchères organisée en partenariat avec Bonhams en fin d’année proposera un lot unique réunissant les deux premières expressions de cette série annuelle. Au-delà de l’événement commercial, l’initiative pose une question plus large : dans un marché des spiritueux de prestige de plus en plus saturé d’éditions limitées, comment distinguer la rareté authentique — celle du temps incompressible — de sa simple mise en scène ?

Delamain, qui demeure l’une des rares maisons à ne produire que des cognacs XO et au-delà, exclusivement issus de Grande Champagne, répond par la constance. Une constance qui, depuis l’acquisition par le groupe Bollinger en 2017, s’appuie sur des moyens renouvelés sans renier une philosophie forgée sur deux siècles. Le cognac, rappelait Jean Monnet — natif de la région — mûrit lentement, comme la pensée des gens de Charente. Certains fûts, visiblement, ont pris cette maxime au pied de la lettre.

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