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La Suede, ou comment une chaussure d’entraînement est devenue l’archive du siècle

by pascal iakovou
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En 1968, PUMA sort une chaussure d’entraînement en daim semelle caoutchouc. Elle s’appelle le Crack. Personne ne prévoit ce qui va suivre.


Le daim n’est pas un choix esthétique au départ — c’est une contrainte de production résolue par le matériau. Les sneakers de 1968 sont majoritairement en toile ou en cuir lisse, deux supports qui acceptent mal la teinture en série. Le daim, lui, absorbe la couleur uniformément et profondément. C’est pour cette raison — et pour cette raison seulement — que le designer Heiko Desens choisit le suède pour l’upper du Crack : il permet l’intégration plus facile d’éléments de couleur. La multiplicité chromatique qui deviendra la signature culturelle de la chaussure est née d’une logique de teinturerie, pas d’une vision de style.

Ce glissement du technique au symbolique est précisément ce qui rend la Suede intéressante comme objet d’analyse.

Mexico, 1968 : la chaussure comme posture

La Suede est la première sneaker à utiliser le daim comme matière principale, à une époque où ce matériau était encore considéré comme luxueux. Quand Tommie Smith gagne le 200m aux Jeux Olympiques de Mexico en établissant le premier record du monde sous les 20 secondes, il porte les spikes PUMA sur la piste. Sur le podium, il retire ses chaussures, les pose à ses pieds, et lève le poing ganté de noir. La version noire et blanche qu’il reçoit — distincte de la coloris bleu et blanc standard — lui est attribuée parce que son équipe nationale n’est pas sponsorisée par PUMA, ce qui lui vaut un traitement à part. La chaussure entre dans l’image la plus reproduite de ces Jeux sans avoir été prévue pour ça.

Ce moment inaugure une logique qui traversera toute l’histoire de la Suede : l’objet ne produit pas sa signification — il la reçoit de ceux qui le portent dans des contextes que son fabricant n’a pas anticipés.

Le Clyde, ou l’invention du contrat de signature

En 1973, Walt Frazier devient le premier basketteur à bénéficier d’une chaussure à son nom — une décennie avant Michael Jordan et la Air Jordan chez Nike, qui sera longtemps présentée comme l’invention du genre. Frazier ne veut pas seulement porter la Suede : il veut la modifier. Il demande à PUMA de la rendre plus légère et plus souple. La chaussure s’appelle désormais le Clyde, d’après le surnom que ses coéquipiers des Knicks lui ont donné en référence à Clyde Barrow — pour ses manteaux de fourrure, ses chaînes et ses chapeaux à larges bords qui lui donnaient, disaient-ils, l’allure d’un gangster de film. La sneaker porte le nom d’un film noir américain adapté à un meneur de jeu NBA.

Détail technique : La Suede classique repose sur une architecture restée quasi inchangée depuis 1968 : upper en daim véritable sur une semelle en caoutchouc vulcanisé à profil plat, avec col rembourré et languette épaisse. C’est cette semelle — souple, adhérente, à faible relief — qui lui vaudra d’être adoptée par les b-boys du Bronx une décennie plus tard. La technologie amortissement n’est pas le sujet : c’est l’absence de technologie qui fait l’outil.

Le Bronx, les années 1980 : l’usage non prévu comme validation

Après que Kool Herc lance le breakdancing dans le Bronx en 1973, la Suede devient progressivement la chaussure de référence des crews de b-boys — non pas parce que PUMA les a démarchés, mais parce que la semelle caoutchouc plate adhère au carton et au béton sans glisser. Les équipes NYC Breakers et Rock Steady Crew portent la Suede en tenue complète, tenues PUMA du haut en bas. La chaussure d’entraînement pensée pour les athlètes olympiques devient l’uniforme d’une contre-culture urbaine qui n’existait pas à sa naissance.

C’est ce mécanisme — la chaussure comme récipient neutre que chaque culture remplit de ses propres significations — que la Suede House de janvier 2025, installée au 7 rue Froissart pendant la Fashion Week masculine de Paris, tente de rétrospectiver sur cinquante-sept ans. L’exercice est honnête dans sa forme : des environnements thématiques, des installations multimédia, une chronologie de 1968 à 2026. Ce qu’il ne peut pas faire, en revanche, c’est reproduire la condition de cet objet : la Suede n’a jamais eu besoin qu’on lui explique son histoire parce qu’elle ne l’a jamais écrite elle-même. C’est ce paradoxe — archiver un objet dont la force était précisément de ne pas s’archiver — qui reste ouvert à la sortie de la rue Froissart.

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