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Boucheron au V&A : la broche holographique « Faisceaux » entre dans la collection permanente du musée londonien

by pascal iakovou
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En acceptant la broche « Faisceaux » dans sa collection permanente, le Victoria & Albert Museum de Londres ne célèbre pas seulement Boucheron — il valide l’holographie comme procédé joaillier patrimonial.

Une broche. Cristal de roche, or rose, diamants. Dimensions non communiquées. Issue de la collection Haute Joaillerie Carte Blanche « Holographique » présentée par la Maison Boucheron en 2021, la pièce « Faisceaux » entre au Victoria & Albert Museum de Londres par donation — première création d’une collection Carte Blanche à franchir le seuil muséal. Ce geste d’acquisition transforme une technique industrielle (la métallisation sous vide à haute température) en procédé d’atelier reconnu par l’institution qui conserve la plus importante collection d’arts appliqués au monde.

L’holographie n’est pas une nouveauté optique — elle est utilisée depuis les années soixante-dix dans la sécurité bancaire, l’emballage, les effets spéciaux. Boucheron l’applique ici à la joaillerie par projection à haute température d’une fine pellicule de poudres métalliques sur la matière, créant un effet prismatique qui révèle le spectre chromatique complet selon l’angle de lumière. Le cristal de roche devient surface réfléchissante stratifiée.

Évidement, sertissage interne, loupe

La construction de « Faisceaux » suit trois opérations successives. D’abord, l’évidement du cristal de roche — taille en creux ménageant une cavité centrale. Ensuite, le sertissage interne d’un motif Jack (signature géométrique de la Maison depuis les années 1870) entièrement composé de diamants, placé au cœur de cette cavité. Enfin, l’application du voile holographique sur l’ensemble de la surface extérieure.

Le cristal agit comme loupe naturelle : le sertissage interne, bien que physiquement enfoui, apparaît amplifié par réfraction. La lumière traverse la matière, se diffracte sur la pellicule métallique, révèle des irisations variables — bleu, vert, violet, orange selon le mouvement. Le bijou n’affiche pas une couleur stable, mais un spectre mobile.

Claire Choisne, Directrice des Créations chez Boucheron, déclare : « Plus qu’une pièce de Haute Joaillerie, c’est un testament de la vision Boucheron : repousser les limites de l’artisanat et redéfinir la relation entre lumière et matière. » La formulation révèle une ambiguïté : Boucheron ne repousse pas l’artisanat, elle intègre un procédé industriel (la métallisation) dans une chaîne de fabrication artisanale (taille, sertissage). C’est précisément cette hybridation que le V&A valide en acceptant la pièce.

Carte Blanche : le laboratoire comme collection

Depuis 2020, Boucheron structure sa production annuelle en deux collections : « Histoire de Style » (réinterprétation de l’archive) et « Carte Blanche » (expérimentation libre). Cette seconde ligne fonctionne comme laboratoire technique — matières non conventionnelles, procédés empruntés à d’autres industries, redéfinition du « précieux » par l’émotion plutôt que par la rareté minérale.

« Holographique » (2021) explore la relation lumière-couleur sans recourir aux pierres de couleur. Le spectre chromatique ne provient pas d’un saphir, d’une émeraude ou d’un rubis, mais d’une interférence optique produite par une pellicule métallique de quelques microns. Le cristal de roche, matière semi-précieuse historiquement sous-valorisée en joaillerie (trop abondante, dureté moyenne 7 sur l’échelle de Mohs), devient support technique pour un effet que les gemmes ne peuvent produire.

Boucheron au V&A : de 1875 à 2021

La Maison occupe déjà douze emplacements dans la galerie joaillerie du V&A — pièces datées de 1875 aux années 1960. L’ensemble documente l’évolution des techniques : émail plique-à-jour (cloisonné sans fond métallique, technique périlleuse abandonnée après 1914 faute de main-d’œuvre qualifiée), miniatures peintes sur émail, travail de l’or en volumes texturés caractéristique des années soixante.

L’arrivée de « Faisceaux » complète cette chronologie par une rupture : pour la première fois, le V&A acquiert une pièce Boucheron du XXIe siècle, et pour la première fois une pièce issue de la ligne expérimentale Carte Blanche. Le musée ne collectionne plus seulement l’héritage — il archive l’innovation en temps réel.

Ce choix muséal a des implications pour l’industrie joaillière : il signale que les institutions considèrent désormais les techniques hybrides (artisanat + procédés industriels) comme patrimoine légitime, au même titre que les savoir-faire manuels traditionnels. L’holographie métallique rejoint l’émail plique-à-jour dans le registre des procédés reconnus.


L’entrée de « Faisceaux » au Victoria & Albert Museum ne célèbre pas une Maison — elle documente le moment où la joaillerie contemporaine assume l’hybridation entre geste manuel et technique industrielle comme écriture patrimoniale.

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