Belmond propose en avril 2026 une nouvelle déclinaison de son programme Villeggiatura by Train, reliant Paris à Venise à bord du mythique Venice Simplon-Orient-Express. Le prétexte ? Un train. La vraie question : que reste-t-il du voyage quand on lui restitue sa durée ?
Il y a des trains qui ne transportent pas seulement des corps d’un quai à l’autre. Le Venice Simplon-Orient-Express — que ses habitués désignent simplement par l’acronyme VSOE — appartient à cette catégorie. Ses seize voitures aux livrés bleu nuit et or, construites entre 1926 et 1949, ont parcouru l’Europe des années folles, traversé deux guerres, nourri la littérature d’Agatha Christie et fasciné des générations de voyageurs qui n’ont jamais mis les pieds à bord. Le programme Villeggiatura by Train, lancé par Belmond pour structurer ses offres combinées train-hôtel, n’invente rien : il réarticule un objet existant autour d’une logique de séjour curatée plutôt que de simple transit.



















Le départ a lieu à Paris. Le train s’élance en début de soirée, et c’est dans ce crépuscule ferroviaire que commence véritablement l’expérience — non pas à l’arrivée, non pas au moment de l’enregistrement, mais dans ce premier instant où le quai recule et où la ville cède la place à la campagne française. La gastronomie prend le relais : les trois voitures-restaurants — l’Étoile du Nord, la Côte d’Azur, l’Oriental — servent des menus de saison pensés par le chef Jean Imbert, qui s’approvisionne auprès de producteurs locaux le long de la route. Les accords sans alcool, proposés en alternative aux vins, témoignent d’une attention aux usages contemporains que les grands établissements ferroviaires ont longtemps ignorée.
Vient ensuite la voiture-bar 3674. Construite en France en 1931, elle débutait sa carrière comme voiture-restaurant basée gare Saint-Lazare, fréquentant les paquebots transatlantiques de Cherbourg et du Havre. Elle roulait dans le Sud Express, de Paris à Irun, avant d’être rapatriée pour la Flèche d’Or comme snack-bar entre Paris et Calais. Son intérieur actuel — bleu profond, or mat, piano à queue — a été dessiné par Gérard Gallet dans le style Art Nouveau pour la renaissance du VSOE en 1982. Ce n’est pas un décor de reconstitution : c’est une couche supplémentaire déposée sur une structure qui a, elle, traversé le siècle. La différence est essentielle.
La nuit passe. Au petit matin, les Dolomites remplacent les plaines françaises. C’est l’un des basculements paysagers les plus brutaux que propose l’Europe ferroviaire — cette frontière informelle où la lumière change de qualité, où l’air (même perçu depuis une cabine) semble se densifier. Les cabines Art déco, avec leur banquette transformable en couchette, leurs boiseries marquetées et leur lavabo escamoté, n’offrent aucun des conforts qui ont normalisé l’hôtellerie de luxe contemporaine. Pas d’écrans intégrés, pas de baignoire sur pied. Ce que ces cabines offrent à la place, c’est un rapport au mouvement, au bruit sourd des essieux, à l’étroitesse choisie — un ensemble de sensations que nul Palace terrestre ne peut reproduire.
À l’arrivée gare de Venezia Santa Lucia, un bateau privé prend le relais. Belmond possède l’Hotel Cipriani depuis 1976 — première acquisition de ce qui deviendra l’un des groupes hôteliers les plus cohérents en termes d’identité de portefeuille. L’établissement occupe l’île de la Giudecca, à cinq minutes de bateau de la place Saint-Marc. Ses 77 chambres, son jardin Casanova et sa piscine d’eau salée — la plus grande de Venise — composent une enclave dont la géographie même fabrique la discrétion. Les hôtes qui cherchent la Cité peuvent la rejoindre ; ceux qui souhaitent l’observer depuis la rive d’en face ont cette option rare de la contempler sans y être immergés.
Le dîner au restaurant ORO referme le voyage sur une logique de continuité gastronomique. La cheffe Vania Ghedini, originaire de Ferrare et directrice culinaire depuis avril 2024 aux côtés de Massimo Bottura, propose un menu dégustation en sept services où les produits de la lagune — les moeche, ces petits crabes vénitiens pêchés lors de leur mue, ou les tortelli en forme de pétales de rose inspirés du Chebakia marocain — dialoguent avec les influences d’une cuisine formée entre Padoue, Venise et Marrakech. L’étoile Michelin que détient ORO sanctionne moins un registre de représentation qu’une cohérence de pensée entre territoire, biographie et technique. « Venise est un endroit unique au monde, et vivre ici est un privilège », dit Ghedini — phrase qui, dans sa sobriété, dit plus sur la restauration de palace que n’importe quelle fiche produit.
Ce que Belmond — propriété de LVMH depuis 2019, dans une transaction valorisée à 3,2 milliards de dollars — construit avec le programme Villeggiatura est une réponse stratégique au paradigme du slow luxury : non pas la lenteur comme posture marketing, mais comme expérience architechtonique. Chaque maillon — le départ au crépuscule, la nuit de train, le bateau à l’aube, l’île fermée sur elle-même — est conçu pour que le temps se dilate. Dans une économie de l’attention où le voyage tend à se résumer à ses extrémités (l’enregistrement, l’arrivée), c’est l’intervalle lui-même qui devient le produit. La question que pose le VSOE en 2026 n’est pas de savoir si le voyage peut être luxueux. C’est de savoir si le luxe peut, à nouveau, avoir la patience d’être un voyage.
Détail — Villeggiatura by Train, Paris–Venise
Dates : 25–28 avril 2026. Inclus : une nuit à bord du VSOE, deux nuits à l’Hotel Cipriani, ensemble des repas et boissons à bord, deux petits-déjeuners, apéritif et dîner avec accords mets-vins au restaurant ORO (une étoile Michelin), soin au spa, une expérience culturelle exclusive, transferts en Italie. Tarif : à partir de 8 500 € la cabine.

