Il y a des hommages qui relèvent du décor, et d’autres qui prennent la forme d’un protocole. Avec A Splendid Blahnik, la Maison Manolo Blahnik choisit la seconde option : une série “collector” resserrée, vendue uniquement dans son propre réseau, et accompagnée d’indices matériels (housse brodée, croquis en édition limitée) qui déplacent la chaussure du vestiaire vers la bibliothèque.
Ce qui se joue ici n’est pas la rareté pour la rareté, mais une manière de reprendre la main sur la narration : distribution contrôlée (boutiques et e-commerce maison), objets annexes standardisés, et une “pièce de saison” explicitement désignée. Dans un luxe saturé de collaborations à durée de vie courte, cette logique ressemble davantage à une collection de planches — un feuilleton d’atelier.
La saison actuelle s’articule autour de Yake, présentée comme une interprétation directe d’Irving Penn. L’idée est précise : Penn, photographe de mode, est ici convoqué pour son traitement des métallisés et de la joaillerie de couture. Manolo Blahnik transpose ce vocabulaire en une construction de mesh rehaussée d’un décor bijou et d’une bride de cheville.
Ce choix de référence dit beaucoup du moment. Penn n’est pas un moodboard : c’est un pilier de l’imagerie du XXe siècle, un langage visuel immédiatement reconnu par les industries qui fabriquent le désir (édition, mode, publicité). Mettre son nom au cœur d’une pièce, c’est s’adosser à une autorité culturelle — une forme de soft power discret, plus efficace qu’un slogan. La fondation qui gère son œuvre rappelle d’ailleurs combien la mode, chez Penn, fut un terrain d’expérimentation formelle plutôt qu’un simple décor de tendances.
Reste le geste, et c’est là que Yake devient intéressante : la chaussure ne “raconte” pas Penn, elle tente de convertir une qualité d’image en relief. Le mesh travaille la transparence ; la bride de cheville découpe la jambe comme un cadrage ; l’ornement bijou, placé là où l’œil s’attarde, emprunte aux logiques de la haute parure (points de lumière, densité, fixation). L’ensemble compose une silhouette où le décor n’est pas un supplément : il structure la lecture.
Détail
— Yake est présentée en nappa “graphite”, avec une construction en mesh et un décor bijou, complétée par une bride de cheville.
— La série A Splendid Blahnik ajoute une housse brodée et un croquis en édition limitée, et reste cantonnée aux points de vente Manolo Blahnik et à son e-commerce.
Au fond, A Splendid Blahnik propose une idée simple : dans la chaussure, le patrimoine n’est pas seulement une archive de formes, c’est aussi une archive d’images. En choisissant Penn, Manolo Blahnik rappelle qu’une pièce peut naître d’un regard — et que, parfois, l’objet le plus contemporain est celui qui sait exactement à quelle histoire visuelle il s’arrime.



