Quatre défilés, une même palette, quatre lectures du visage. Ce que la Fashion Week de New York révèle sur la méthode d’une maison qui ne ressemble à aucune autre.
Il existe dans la mode un poste que personne ne sait vraiment définir. Le maquilleur de défilé n’est ni un créateur ni un technicien. Il traduit. Il reçoit une collection, en saisit l’intention, puis l’écrit sur les visages des modèles avant que le premier regard du public ne se pose sur les vêtements. C’est un travail d’interprétation, au sens musical du terme.
Pat McGrath le fait depuis trente ans. Ce que la saison Automne/Hiver 2026 à New York permet d’observer, c’est quelque chose de plus rare : la démonstration, sur quatre podiums consécutifs, d’une capacité à moduler une même grammaire pour produire des effets radicalement distincts.
Quatre maisons, quatre températures
Chez Khaite, McGrath a travaillé le visage comme une surface picturale — yeux construits au PermaGel Ultra Glide Eye Pencil en Xtreme Black, lèvres en MatteTrance dans la teinte Elson, un bordeaux profond tirant vers le noir d’encre. La référence est cinématographique, elle l’assume : film noir, lumière contrastée, visage comme dramaturgie. Ce n’est pas un maquillage de soirée. C’est une direction d’actrice.































Chez Anna Sui, la même palette Mothership II : Sublime produit un effet opposé — regard élargi, lèvres floutées, peau travaillée en transparence. Le mot qu’elle choisit, « glamour urbain », n’est pas le plus précis, mais la direction l’est : un visage de ville, qui a vécu, qui n’a pas cherché l’impeccable.











Chez Coach, le maquillage disparaît presque. Quelques touches de taupe sur les paupières via la Divine Bronze Luxe Quad Venusian Sunrise, mascara, baume incolore sur les lèvres. La peau prime, préparée en plusieurs couches superposées qui lui donnent cette densité lumineuse sans épaisseur visible. C’est la décision la plus difficile à prendre pour un maquilleur : choisir l’absence.


















Chez AWGE — le collectif fondé par A$AP Rocky — McGrath opte pour un contraste tranchant, regard construit dans une intensité fumée, lèvres en velours moka. La référence revendiquée est le hip-hop soul des années quatre-vingt-dix : une époque où le maquillage masculin existait sur scène sans s’excuser d’y être.


























Ce que révèle la méthode
Il serait tentant de lire ces quatre propositions comme autant de services rendus à quatre clients différents. Ce serait inexact. Ce que McGrath démontre ici, c’est la cohérence interne d’une maison qui a appris à construire des outils suffisamment précis pour être polyvalents sans être génériques.
La palette Mothership II : Sublime apparaît chez Khaite, Anna Sui et AWGE — trois univers qui n’ont presque rien en commun. Ce n’est pas un hasard de production. C’est la preuve qu’une palette conçue avec une amplitude chromatique suffisante et une pigmentation stable peut servir à la fois l’aquarelle et le graphite.
Pat McGrath Labs, fondée en 2015, est l’une des rares maisons de cosmétiques à avoir adopté un modèle de collection — des « drops » numérotés, des palettes aux noms de série, une identité visuelle aussi immédiatement reconnaissable que celle d’une maison de mode. Ce modèle n’est pas une stratégie marketing. C’est une contrainte créative : il oblige chaque produit à être cohérent avec l’ensemble, à fonctionner dans un système plutôt qu’en isolation.
L’encadré détail
Le MatteTrance Lipstick, dont la teinte Elson est utilisée chez Khaite, appartient à une formulation à haute pigmentation qui sèche en mat sans déshydrater. Sa longévité sur le plateau — plusieurs heures sous des lumières de défilé à forte chaleur — est une contrainte technique que peu de formules tiennent réellement. Le choix d’un mat chez Khaite n’est pas esthétique uniquement : c’est aussi une question de résistance du résultat dans le temps de la présentation.
La vraie question que pose cette Fashion Week n’est pas « quel est le maquillage de la saison ? » Elle est plus intéressante : est-ce qu’une maison de cosmétiques peut avoir une vision — au sens où une maison de couture a une vision — sans être liée à un seul créateur, un seul podium, une seule saison ? Pat McGrath Labs répond, provisoirement, par l’affirmative. Quatre fois en une semaine.

