Home ModeFashion WeekYuima Nakazato, « Silent » : 1 500 heures d’argile et une encre invisible sur la soie

Yuima Nakazato, « Silent » : 1 500 heures d’argile et une encre invisible sur la soie

by pascal iakovou
0 comments

Pour sa collection haute couture printemps-été 2026, le seul créateur japonais du calendrier officiel parisien a présenté un défilé de quinze minutes sans musique — où le son provenait de milliers de pièces en céramique façonnées à la main. En coulisses, une innovation discrète : une encre transparente qui empêche la soie de s’effilocher.

Ce que les cèdres de Yakushima ont à voir avec la couture

L’île de Yakushima, dans la préfecture de Kagoshima au sud du Japon, abrite des cèdres Yakusugi dont certains ont plus de mille ans. C’est là que Yuima Nakazato s’est rendu pour préparer cette collection, intitulée « Silent ». Ce qu’il y a cherché n’était pas un motif ni une palette — c’était une durée. Les pierres polies par les courants, les cernes du bois flotté, le silence d’un paysage sans trace humaine. « Come to think of it, the very first garment I designed as a high school student was inspired by tree rings », écrit-il dans le texte qui accompagne la collection. Les cernes du bois comme origine, vingt ans avant le défilé. La boucle est lisible.

Pendant les six mois de production, Nakazato a travaillé personnellement l’argile — plus de 1 500 heures, des milliers de pièces en céramique. Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. 1 500 heures, c’est neuf mois de travail à temps plein dans le droit du travail français. Le créateur les a concentrées sur six mois, en parallèle de la conception des vêtements eux-mêmes. Les formes obtenues — « streamlined shapes » — ne sont pas des ornements appliqués ; elles sont intégrées aux pièces portées, au point que leur mouvement sur le corps produit un son.

Quinze minutes sans musique

C’est le choix le plus radical de la collection. Pas de bande sonore. Le défilé, présenté le 28 janvier 2026 à la Cathédrale américaine de Paris, dure quinze minutes pendant lesquelles le seul son est celui de la céramique qui oscille au rythme de la marche. Nakazato le décrit comme « the sound of the earth itself, as if awakening memories from the time when soil first came into being on this planet ».

L’absence de musique dans un défilé haute couture n’est pas un geste décoratif. Elle oblige le spectateur à une attention d’un autre ordre — celle du corps dans l’espace, du textile en mouvement, de la matière qui résonne. Dans un calendrier où les bandes sonores sont des productions à part entière, le silence devient le luxe le plus coûteux.

L’encre qu’on ne voit pas

Derrière le récit poétique, la collection « Silent » introduit une innovation technique qui pourrait, à terme, modifier la manière dont la soie est travaillée en couture. En partenariat avec Epson — collaboration engagée depuis 2022, sept collections au compteur —, Nakazato a découvert que l’impression d’une encre transparente par jet numérique sur un tissu en fibres naturelles empêche celui-ci de s’effilocher après la coupe. Le procédé lie les fibres entre elles au niveau des bords coupés, resserrant la structure du tissu sans en altérer la texture visible.

La conséquence pratique est considérable : la soie peut être laissée à bords bruts, non ourlés, sans se défaire. La finition des bords — l’une des étapes les plus chronophages de la confection couture — devient facultative. Nakazato y voit une liberté accrue pour les découpes décoratives et les silhouettes fluides. L’encre est invisible à l’œil ; c’est son effet structurel, pas visuel, qui compte. Le procédé reste en phase d’essai, sans date de commercialisation annoncée.

Détail — L’évolution du partenariat Epson

La collaboration entre Nakazato et Epson suit une trajectoire précise depuis la collection automne-hiver 2022-23 « Blue », où l’imprimante textile numérique Monna Lisa reproduisait des dessins peints à la main sur de l’organdi de soie. La technologie Dry Fiber (DFT) — procédé propriétaire Epson qui transforme des matériaux en fibres en n’utilisant quasiment pas d’eau — a été introduite dès « Blue » pour traiter le papier des armatures scéniques.

C’est avec la collection « Inherit » (printemps-été 2023) que le tournant s’opère : pour la première fois, la DFT sert à recycler des vêtements usagés en panneaux de tissu non tissé destinés à la confection de pièces de collection. Depuis, chaque saison a élargi le champ d’application — impression sur fibres Brewed Protein™ avec « Unveil » (automne-hiver 2024-25), reproduction de photographies de Nakazato sur textile avec « Fade » (printemps-été 2025), impression recto-verso avec alignement précis grâce à la ML-16000JQ pour « Glacier » (automne-hiver 2025-26).

La collection « Silent » fait passer la collaboration du registre de l’image à celui de la fonction : l’encre n’imprime plus un motif, elle modifie le comportement du tissu.

Du Kenya à l’Urushi

L’autre axe technique concerne le recyclage. Des vêtements de seconde main collectés au Kenya sont transformés par la Dry Fiber Technology en panneaux de tissu non tissé, sans eau. Ces panneaux reçoivent ensuite une finition à la laque Urushi — technique artisanale japonaise transmise depuis l’Antiquité. Nouveauté de janvier 2026 : de la poudre d’étain est saupoudrée sur les panneaux laqués au niveau de la cheville et du talon des chaussures, puis recouverte d’une couche supplémentaire de laque.

La chaîne de valeur dessine une géographie improbable : fripes kenyanes, technologie japonaise sans eau, laque millénaire, présentation dans une cathédrale parisienne. C’est cette circulation — pas le recyclage en soi, devenu un argument attendu — qui donne au projet sa dimension.

Le plus jeune diplômé d’Anvers

Nakazato, né en 1985, a obtenu son diplôme de l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers en 2008 — le plus jeune étudiant japonais à y parvenir. En 2016, il devient le deuxième Japonais, après Hanae Mori, à être invité au calendrier officiel de la Haute Couture parisienne. Il en reste le seul membre japonais. En 2024, la Cité de la Dentelle et de la Mode de Calais lui a consacré sa première exposition monographique, « YUIMA NAKAZATO Beyond Couture ». Depuis 2022, il conçoit des costumes pour le Boston Ballet et le Théâtre national de Genève. Il a fondé le Fashion Frontier Program, un programme éducatif sur la responsabilité sociale et environnementale dans le design de mode.

Ce parcours éclaire le paradoxe de « Silent » : un créateur formé dans le système le plus analytique de la mode européenne (l’école d’Anvers), qui collabore avec un géant de l’impression industrielle (Epson), et qui choisit pour résultat final le silence et l’argile. Ce n’est pas un retour en arrière. C’est la preuve que la technologie la plus avancée peut servir à retrouver le geste le plus ancien — toucher la terre, et attendre qu’une forme en sorte.

Related Articles