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L’ère de l’intelligence et le paradoxe du geste

by pascal iakovou
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Quand 88 % des entreprises adoptent l’IA agentique, que devient la main de l’artisan ?

Une étude mondiale révèle l’accélération sans précédent de l’intelligence artificielle dans les organisations. Pour l’industrie du luxe, la question n’est plus d’adopter ou non ces technologies, mais de définir ce qui restera irréductiblement humain.

Les chiffres ont la froideur des certitudes. Selon le KPMG Global Tech Report 2026, publié en janvier et fondé sur les réponses de 2 500 dirigeants technologiques dans vingt-sept pays, 88 % des organisations investissent déjà dans l’IA agentique — ces systèmes capables d’agir de manière autonome, de prendre des décisions, d’orchestrer des tâches complexes sans intervention humaine. Plus frappant encore : d’ici 2027, la « main-d’œuvre digitale » représentera 36 % des équipes technologiques, contre 28 % aujourd’hui. Les effectifs humains permanents, eux, passeront de 48 % à 43 %.

Pour qui observe le luxe depuis ses ateliers plutôt que depuis ses boutiques, ces données posent une question fondamentale. Non pas celle, rebattue, de savoir si les Maisons adopteront l’IA — elles le font déjà, dans leurs chaînes logistiques, leurs prévisions de demande, leurs services clients. Mais celle, plus subtile, de ce qui constitue la valeur irréductible d’un objet de luxe à l’ère de l’intelligence artificielle généralisée.

Le temps contre la vitesse

L’étude KPMG souligne un paradoxe instructif. Les organisations les plus performantes — celles qui génèrent un retour sur investissement de 450 % sur leurs technologies — prévoient de maintenir 50 % de personnel humain permanent en 2027, contre 42 % pour les autres. Autrement dit, les entreprises qui réussissent le mieux leur transformation digitale sont aussi celles qui investissent le plus dans l’humain.

Cette observation résonne singulièrement avec l’économie du luxe. Le point sellier chez Maison Hermès — deux aiguilles, un fil de lin poissé, 2 700 points pour un sac — demande dix-huit heures de travail. Aucun algorithme ne peut comprimer ce temps sans altérer l’objet lui-même. Le temps n’est pas ici un coût à réduire ; il est la matière première.

Zack Kass, ancien directeur commercial d’OpenAI devenu consultant, formule dans ce rapport une distinction éclairante : « L’amélioration incrémentale justifie des solutions simples. Les défis qui exigent un saut qualitatif, eux, demandent de réinventer la roue. » Le luxe, par nature, appartient à la seconde catégorie. Il ne vend pas de l’efficience, mais de la signification.

L’authenticité comme stratégie

Le rapport identifie huit priorités pour 2026. La cinquième — « Adopter un état d’esprit IA-first, confiance-by-design » — mérite attention. Elle suggère que la confiance devient un avantage compétitif, non plus une simple obligation réglementaire. Pour les Maisons de luxe, cette confiance s’est toujours construite autrement : par la traçabilité du geste, la transparence de l’origine, la continuité d’un savoir-faire transmis de main en main.

Là où l’industrie technologique découvre la nécessité de la gouvernance éthique — 92 % des dirigeants estiment que « manager des agents IA » deviendra une compétence clé —, l’artisanat d’excellence pratique depuis des siècles une forme de gouvernance plus exigeante encore : celle du compagnonnage, de l’apprentissage lent, du droit à l’erreur comme condition de la maîtrise.

Ce que l’IA ne sait pas faire

L’étude révèle que 55 % des dirigeants peinent à démontrer la valeur de l’IA à leurs actionnaires. Les métriques traditionnelles — efficacité, productivité, réduction des coûts — s’avèrent insuffisantes. Les organisations cherchent de nouveaux indicateurs capables de capturer la « valeur indirecte » et « l’impact holistique » de ces technologies.

Le luxe n’a jamais eu ce problème. Sa valeur a toujours été indirecte et holistique : elle réside dans l’histoire d’une Maison, dans la patine d’un cuir tanné quatorze mois en Toscane, dans le silence d’un atelier où un Maître horloger assemble un mouvement de 648 composants. Ces éléments résistent à la quantification précisément parce qu’ils relèvent de l’expérience, non de la performance.

Seth Patton, de Microsoft, affirme dans ce rapport que l’ère de l’intelligence va « démocratiser l’expertise ». C’est probable — et c’est précisément ce qui rendra plus précieuse encore l’expertise non démocratisable : celle du geste unique, du savoir incarné, de la décision prise par un œil humain après quarante ans de pratique.

L’industrie du luxe n’échappera pas à l’intelligence artificielle. Elle l’intègre déjà, et l’intégrera davantage. Mais sa réponse stratégique ne peut pas être mimétique. Là où le rapport KPMG recommande d’« accélérer l’apprentissage », les Maisons peuvent revendiquer la lenteur. Là où il préconise des « équipes plus petites et des structures plus plates », elles peuvent défendre la verticalité du compagnonnage. Là où il célèbre l’agilité, elles peuvent cultiver la permanence.

Le véritable luxe, à l’ère de l’intelligence artificielle, sera peut-être celui-ci : avoir le droit de prendre son temps.

— La Rédaction

DÉTAIL — Les chiffres clés

88 % des organisations investissent dans l’IA agentique

36 % de « main-d’œuvre digitale » dans les équipes tech d’ici 2027

92 % estiment que manager des agents IA sera une compétence clé

55 % peinent à démontrer la valeur de l’IA aux actionnaires

450 % de ROI pour les organisations les plus performantes

Source : KPMG Global Tech Report 2026, janvier 2026, 2 500 dirigeants, 27 pays

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