Sur les hauteurs de Belleville, une brasserie familiale renaît sans renier ses cicatrices. La rénovation du Moncoeur Belleville par l’agence Sowen illustre un mouvement plus profond : le retour d’une architecture qui sublime l’existant plutôt que de l’abolir.
Il y a quelque chose de presque anachronique dans la démarche. À l’heure où les établissements parisiens se parent de néons Instagram et de terrazzo importé, une agence choisit de révéler des murs de briques que d’autres auraient enduits, de conserver des poteaux aux « cicatrices d’origine » que d’autres auraient remplacés. Le Moncoeur Belleville, perché rue des Envierges avec vue sur la Tour Eiffel, vient d’achever une métamorphose de trois mois qui interroge notre rapport contemporain à la rénovation.
Ancienne boucherie devenue brasserie, l’établissement a traversé plusieurs vies — jusqu’à servir de décor au feuilleton Cat’s Eyes. Repris par Valérie Bonal et sa famille, il souffrait d’un intérieur « qui n’était plus au goût du jour » : rafraîchissements superficiels, éclairages sans chaleur, volumes mal pensés. Seule la terrasse panoramique continuait d’attirer les habitués. L’enjeu pour Sowen : transformer l’intérieur en destination aussi vivante en hiver qu’en été, sans trahir l’âme populaire du lieu.
Le geste plutôt que le geste spectaculaire
La réponse tient en un principe que Muriel Houël, associée chez Sowen, formule ainsi :
« Nous voulions redonner du souffle au lieu, révéler sa personnalité sans effacer ses rides. Moncoeur Belleville est une brasserie populaire, généreuse, il fallait que cela se ressente à chaque détail. »
Le chantier a permis de redécouvrir ce que d’autres auraient masqué : poutres métalliques apparentes, traces de peintures anciennes, beauté brute du bâti. Le bar, redessiné et agrandi, arbore une piste en marbre Spadaccini aux bords cintrés et bombés, épousant une jupe de bois massif. L’arrière-bar en placage chêne intègre un miroir vieilli et grisé qui joue sur les profondeurs. Une banquette originellement dessinée par Starck a été retapissée et regarnie pour retrouver son confort d’antan.
Les sanitaires, en faïence bleu Klein contrastée de joints rose fluo, forment le seul espace de rupture franche — un clin d’œil à la façade du bistrot, elle-même inspirée par la fontaine Wallace qui lui fait face. L’éclairage, fait de suspensions en albâtre et d’appliques métalliques, accompagne les heures du jour par un jeu de reflets changeants.
Réemploi et intelligence du geste
L’approche responsable revendiquée par Sowen — certification EcoVadis Or, parmi les 5 % d’entreprises les plus performantes en RSE — se traduit ici par des choix concrets : aucun mobilier neuf acheté, matériaux sourcés localement, chaque poste optimisé pour durer. « Malgré un budget restreint, l’agence a privilégié l’intelligence du geste : restaurer plutôt que remplacer, sublimer plutôt que masquer », précise le dossier de presse.
Cette économie de moyens n’est pas qu’une contrainte budgétaire transformée en vertu. Elle révèle une mutation plus profonde dans la conception des espaces de vie : après des décennies d’effacement systématique — murs blancs, design minimal, tabula rasa —, une génération d’architectes d’intérieur redécouvre la valeur du palimpseste. Le lieu n’est plus une page blanche à remplir, mais un texte à compléter.
Ce que les murs racontent
Le Moncoeur Belleville n’est pas un établissement de luxe au sens classique. Les plats du jour oscillent entre 7 et 17 euros, le croque-monsieur côtoie les coquillettes à la truffe. Mais c’est précisément cette authenticité qui lui confère sa valeur dans un paysage parisien où tant de lieux cherchent à paraître ce qu’ils ne sont pas. La clientèle — « joyeux mélange de jeunes actifs, familles, artistes, touristes » selon le communiqué — vient autant pour la convivialité que pour la vue.
L’approche mérite d’être observée : à rebours d’un design qui impose, elle propose un design qui écoute. Les traces du passé artisanal ne sont pas des défauts à corriger, mais des témoignages à honorer.
Dans un monde où l’on démolit pour reconstruire à l’identique — parfois avec des matériaux neufs imitant l’ancien —, il y a quelque chose de subversif à simplement révéler ce qui était déjà là.










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Moncoeur Belleville

