Home ModeFashion WeekCharlie Le Mindu : le cheveu comme armure, le podium comme manifeste

Charlie Le Mindu : le cheveu comme armure, le podium comme manifeste

by pascal iakovou
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Après dix ans passés hors du calendrier officiel, le créateur français réapparaît à Paris avec « SKINS », une collection couture entièrement construite en cheveux humains. En toile de fond, un sponsor inattendu : Pornhub, qui fait son entrée dans les salons de la Chambre Syndicale.


Le temps long de l’atelier

Charlie Le Mindu n’a pas disparu entre 2016 et 2026. Il a simplement changé de scène. Costumes pour Les ballets de Monte-Carlo, tenues de performance pour Doja Cat lors de son apparition à Coachella en 2025, éditoriaux pour des publications de niche : une décennie de travail dans les coulisses du spectacle vivant, loin des défilés et de leurs cycles saisonniers. Cette parenthèse a produit un effet précis. Le créateur, formé à la manipulation capillaire, a approfondi son rapport au corps comme support et au cheveu comme matière première.

La collection « SKINS », présentée lors de la semaine Haute Couture Printemps-Été 2026 à la Ménagerie de Verre, radicalise cette approche. Chaque pièce est intégralement composée de cheveux humains, traités non plus comme ornement mais comme textile structurel. Le cheveu devient surface, armature, seconde peau. Les techniques employées relèvent de la couture traditionnelle appliquée à un matériau que l’industrie du luxe ignore généralement : tissage, montage sur buste, finitions main. Le résultat oscille entre sculpture molle et vêtement fonctionnel.

Détail technique Le cheveu humain présente une résistance à la traction comparable à celle du cuivre à diamètre égal. Sa manipulation requiert un traitement spécifique : nettoyage, conditionnement, parfois teinture. Chez Le Mindu, la couleur reste sobre, laissant au matériau sa charge émotionnelle brute. La collaboration avec Byredo intervient à ce stade : les parfums capillaires de la maison suédoise imprègnent les pièces, ajoutant une dimension olfactive au vêtement.


Une économie de la transgression

L’aspect le plus commenté de cette collection ne concerne pas la technique, mais le financement. Pornhub, plateforme de divertissement pour adultes comptant 130 millions de visiteurs quotidiens, figure comme sponsor principal du défilé. C’est la première incursion officielle de l’industrie pornographique dans le calendrier de la Haute Couture parisienne.

Le choix n’est pas accidentel. Charlie Le Mindu a exercé comme travailleur du sexe avant de se consacrer à la création. Cette trajectoire informe l’ensemble de son travail sur le corps, la visibilité et le consentement. La collection articule explicitement ces thèmes : le corps amplifié plutôt que corrigé, la sensualité habitée plutôt que performée pour autrui.

L’entrée de Pornhub dans l’écosystème de la couture soulève des questions que le communiqué de presse préfère éviter. La Chambre Syndicale de la Haute Couture, gardienne d’une appellation protégée depuis 1945, n’a jamais eu à arbitrer sur la provenance des fonds qui financent les collections de ses membres invités. Le précédent existe désormais. Il sera intéressant d’observer si d’autres maisons ou créateurs indépendants emprunteront cette voie, ou si l’expérience restera isolée.


Le corps comme sujet

« SKINS » propose une lecture du corps qui s’écarte du discours dominant sur la positivité corporelle. Le Mindu préfère parler de « visibilité corporelle » : non pas accepter le corps tel qu’il est, mais choisir comment il est vu, quand il est touché, où se situent ses limites. La nuance est politique autant qu’esthétique.

Les silhouettes présentées maintiennent une tension constante entre contrôle et abandon, force et vulnérabilité. Le casting, assuré par Conan Laurendot, mêle mannequins professionnels et performeurs live. La chorégraphie, signée Grace Lyell, intègre le mouvement au défilé : les corps ne se contentent pas de porter les vêtements, ils les activent.

La direction artistique, confiée à Florence Tétier, renforce cette dimension performative. La Ménagerie de Verre, espace dédié aux arts vivants dans le onzième arrondissement, accueille rarement des défilés de mode. Son architecture brute et sa vocation expérimentale offrent un cadre cohérent avec le propos de la collection.


Un héritage en suspension

Le Mindu appartient à une lignée de créateurs qui ont fait du cheveu leur médium principal. La perruque, objet codifié depuis le XVIIe siècle, a traversé les époques comme marqueur de statut, de genre et de fantaisie. Alexander McQueen l’avait déjà exploitée dans ses défilés des années 2000, collaborant avec le même Le Mindu alors assistant.

Ce que « SKINS » ajoute à cette histoire, c’est le passage du cheveu-accessoire au cheveu-vêtement. La pièce n’est plus posée sur la tête mais portée sur le corps entier. Le geste technique se rapproche alors du travail de la fourrure, avec ses implications éthiques inverses : le cheveu humain, donné ou vendu, n’implique pas la mise à mort d’un animal.


La prochaine collection de Charlie Le Mindu dira si « SKINS » était un geste ponctuel ou le premier acte d’une pratique couture assumée. La couture, dans son acception la plus stricte, exige cette continuité. Le spectacle, lui, peut se contenter d’un soir.

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