Le 19 février, Bonhams Cornette de Saint Cyr organise à Paris une vente exclusivement consacrée à la Maison Chanel. Non pas une sélection curatoriale, mais l’intégralité d’une garde-robe constituée entre 1995 et 2023 par une seule collectionneuse. Trois cent soixante-sept lots, classés par saison, répartis entre cent trente vestes, robes et manteaux, quatre-vingts bijoux fantaisie, soixante-dix pièces en cachemire. Ce qui aurait pu n’être qu’une dispersion patrimoniale devient, par son ampleur et sa cohérence, un témoignage involontaire sur la manière dont le luxe français contemporain construit sa permanence.
La période couverte par cette collection traverse deux directions artistiques : vingt-quatre années sous Karl Lagerfeld, puis l’arrivée de Virginie Viard en 2019. Cette continuité matérielle pose une question que le marché de l’art commence à peine à formuler : à partir de quel moment une accumulation devient-elle archive ? La réponse tient peut-être dans la méthode : chaque pièce a été cataloguée par saison, type et couleur dès 1995. Un système d’archivage personnel qui anticipe la logique muséale avant même que le vêtement ne quitte l’usage quotidien.
Parmi les pièces proposées figure un long manteau en tweed noir de la collection Croisière 2005, orné d’un blason CC doré. Estimation entre mille cinq cents et deux mille euros. Le descriptif mentionne une référence cinématographique : le style d’Anne Hathaway dans Le Diable s’habille en Prada. Cette association, rare dans un catalogue de vente aux enchères, révèle un phénomène : la valeur d’un vêtement de luxe ne se mesure plus seulement par sa facture ou sa rareté, mais par sa capacité à incarner un imaginaire partagé, fût-il emprunté à une fiction.
Hubert Felbacq, directeur du département Mode et Accessoires chez Bonhams, précise que la propriétaire transmet cette collection « dans l’espoir que ces pièces seront portées, aimées et réinterprétées par une nouvelle génération ». Cette formulation n’est pas anodine. Elle inscrit la vente non dans une logique de capitalisation spéculative, mais dans une transmission d’usage. Le luxe comme patrimoine transmissible plutôt que comme bien de collection figé.
Les estimations confirment cette logique : entre quatre cents et mille huit cents euros pour l’essentiel des lots. Des montants accessibles qui repositionnent ces créations non comme objets de musée, mais comme pièces portables. La collection comprend également des ensembles complets : collier ras du cou, bracelet et boucles d’oreilles en imitation perles blanches de la collection automne-hiver 1996, proposés à mille deux cents euros. L’usage du terme « imitation perles » dans le descriptif officiel rappelle que le bijou fantaisie demeure, depuis Coco Chanel elle-même, une affirmation de liberté créative face aux codes aristocratiques du bijou précieux.
Cette vente intervient à un moment singulier pour le marché secondaire du luxe. Les maisons historiques voient leurs archives converger vers les salles des ventes, non plus comme symptôme de déclassement, mais comme validation d’une valeur patrimoniale. Reste que ce type de dispersion pose une question économique : qui achètera ces pièces, et pour quel usage ? Collectionneurs, revendeurs, nouvelles adeptes cherchant à contourner les délais d’attente en boutique ? La réponse dessinera, en creux, la géographie des nouvelles pratiques du luxe.











