Los Angeles, nuit du 1er février. Sur le tapis de la Crypto.com Arena, la 68e édition des Grammy Awards déployait son langage vestimentaire dans un camaïeu noir et blanc scandé d’éclats de neutralité. Pas de strass en rafale, mais une sobriété calculée — celle qui laisse entendre que le vêtement a quelque chose à dire.
L’Empire du Noir
Cette édition marque le retour d’une rigueur chromatique que l’industrie musicale avait depuis longtemps abandonnée au profit du spectacle. Le noir domine, mais jamais de manière uniforme. Lady Gaga ouvre la danse avec deux apparitions contrastées : une création Matières Fécales — duo parisien Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran — tout en plumes noires assemblées à la main par la Maison Kalij, plumassier de haute couture. Chaque plume, teinte au plus sombre des noirs, compose une structure corsetée aux hanches accentuées et une traîne de près de deux mètres en tulle slashé. L’ensemble rappelle le cygne noir, mais sans la théâtralité attendue.
Plus tard, la chanteuse bascule vers Givenchy Haute Couture — une archive 1999 signée Alexander McQueen : robe du soir en taffetas de soie, corset et superposition de dentelle de Chantilly blanche, associée à un pantalon en cuir noir façon motard.
La maison Givenchy habille également Doechii, lauréate du Best Music Video, dans une création sur mesure de Sarah Burton : haut bijou accompagné d’une jupe en organza brodé bordeaux à taille basse, châle assorti, sandales Boudoir et pochette métallique dorée ornée de pierreries.
Kehlani, déjà récompensée en pré-show pour « Folded » (Best R&B Performance et Best R&B Song), opte pour une robe transparente perlée noire de Valdrin Sahiti, collection Haute Couture Automne 2025, dont le travail de broderie dense maintient une silhouette épurée tout en amplifiant la surface.
Billie Eilish poursuit son exploration du vestiaire masculin déconstruit avec Hodakova : un pantalon de costume en laine navy issue de deadstock, transformé en veste et jupe grâce à des ceintures également récupérées.
Saint Laurent : De la Scène au Tapis Rouge
Maison Saint Laurent by Anthony Vaccarello déploie une stratégie double : habiller la performance autant que l’apparition. Rosé et Bruno Mars ouvrent la cérémonie avec « APT. », elle en débardeur coton, cravate satin de soie et pantalon grain de poudre, lui en smoking complet grain de poudre avec chemise en soie rayée. La sobriété du vestiaire scénique contraste avec l’intensité de la performance — une économie de moyens qui laisse la musique primer.
Côté tapis rouge, la Maison signe également les apparitions d’Amelia Gray, Nadia Lee Cohen, Teyana Taylor et Gabbriette lors de la soirée organisée par Charli XCX, Saint Laurent et W Magazine. L’omniprésence de Saint Laurent cette année traduit une volonté de saturation contrôlée : être partout sans diluer la signature.
Les Architectures Blanches
Le blanc se déploie en contrepoint, jamais en opposition. Rosé de Blackpink apparaît dans une création Giambattista Valli où le drap blanc s’accumule en volumes maîtrisés, coiffure bouclée évoquant celle du clip « APT. » nominé. Olivia Dean, favorite pour le Best New Artist, porte une pièce dont la texture noire chatoyante se métamorphose en jupe blanche amidonnée — un contraste assumé qui rappelle que le vêtement peut structurer l’espace autant que le corps.
Le girl group Katseye fait son entrée en formation, six robes blanches Ludovic de Saint Sernin en dentelle avec détails chromés et œillets en cuir signature. Une cohérence qui affirme l’appartenance tout en maintenant l’individualité de chaque silhouette.
Louis Vuitton et la Géométrie du Groupe
Le trio Haim illustre une autre approche de l’uniformité : Este, Danielle et Alana portent des créations Louis Vuitton sur mesure déclinant un même langage — satin de soie double fluide noir, broderie 3D cristal à sangles géométriques, escarpins satin noir — mais avec des variations de coupe. Este opte pour une jupe mi-longue et top court boxy à encolure droite, Danielle pour une robe mi-longue à décolleté plongeant en V, Alana pour une jupe mi-longue et top ajusté à encolure double courbe.
La joaillerie Louis Vuitton complète chaque tenue avec discrétion : Este en petites créoles or blanc et diamants de la collection Le Damier, Danielle avec une bague Ombre Blossom or blanc et diamants, Alana avec une bague Idylle Star Blossom or blanc et diamants. La cohérence ne s’obtient pas par duplication, mais par variation d’un même système formel.
Les Stratégies Narratives
Certaines Maisons déploient leurs archives comme des marqueurs temporels. Roberto Cavalli habille Doechii d’une seconde création — près de quatre mètres de traîne — signée Fausto Puglisi, tandis que Teyana Taylor, nominée aux Oscars en parallèle, porte une robe Tom Ford sur mesure qui défie les lois de la gravité grâce à une architecture invisible.
Bad Bunny fait basculer Schiaparelli dans le vestiaire masculin avec un smoking à détails corsetés — première incursion majeure de la maison surréaliste dans la couture pour homme. Le geste n’est pas anodin : il traduit l’évolution d’un label qui cherche à étendre son langage au-delà du féminin sans renier sa signature.
Harry Styles, présentateur de l’Album of the Year remis à Bad Bunny, choisit Dior : veste de bar à revers en pointe en laine et soie grise, jean denim bleu, chaussures Dior. Une sobriété calculée qui contraste avec les tenues de scène habituelles du chanteur — rappel que le Grammy n’est pas un concert, mais une cérémonie.
Addison Rae, nominée Best New Artist, collabore avec Pieter Mulier pour Alaïa. Elle confie à E! : « Je voulais simplement quelque chose qui me fasse sentir vraiment belle. » Une sobriété de propos qui contraste avec la complexité technique de la pièce sur mesure.
Sabrina Carpenter, nominée dans six catégories dont Record of the Year, choisit Valentino : une robe transparente à volants superposés, incrustée de cristaux. Le travail de broderie transforme la transparence en opacité sélective.
La Question du Badge
Au-delà du vêtement, un détail revient : un badge blanc rond portant l’inscription « ICE Out » ou « Be Good ». Justin et Hailey Bieber, Kehlani, Finneas, Joni Mitchell, Bon Iver — tous arborent ce signe discret mais lisible. Il ne s’agit pas d’un accessoire de mode, mais d’un positionnement politique face à la politique d’immigration de l’administration Trump à Minneapolis. Le luxe, ici, ne sert pas uniquement à vêtir — il signale une appartenance à un discours de résistance.
Les Couleurs en Retrait
Quelques interventions chromatiques ponctuent la soirée. Kelsea Ballerini porte une robe longue Etro en tulle brodé, ornée d’un motif Paisley en paillettes et de franges en cristal dans les tons vert, marron et cuivré. Un travail de broderie qui rappelle les savoir-faire textiles italiens, loin des productions industrielles.
Pharrell Williams, Malice et Pusha T forment un trio saumon coordonné, affirmant que le groupe peut exister sans uniformisation totale.
FKA twigs, première victoire aux Grammy avec Eusexua, choisit une robe éthérée légèrement déchirée, tenant un petit livre et une fleur d’anthurium rouge laquée en guise de pochette. L’objet devient accessoire, l’accessoire devient œuvre.




















Le Contexte Industriel
Cette édition 2026 compte 95 catégories — un record pour l’Académie. Multiplication des prix, fragmentation des genres : le tapis rouge devient alors le dernier espace de convergence visuelle, où toutes les esthétiques musicales doivent cohabiter sur un même plan de six mètres de large.
Le phénomène des « matching outfits » — Haim en Louis Vuitton, Flo, Katseye — traduit aussi une logique de marque : affirmer une identité collective dans un écosystème hyperpersonnalisé. C’est le retour d’un soft power vestimentaire que les boy bands et girl groups des années 1990-2000 avaient déjà expérimenté, mais avec des codes actualisés : moins de couleurs primaires, plus de textures et de matières premium.
Les Grammy Awards 2026 actent un glissement : le tapis rouge ne cherche plus uniquement à éblouir, mais à documenter. Chaque apparition devient un marqueur — de goût, de positionnement, de conscience politique. Les Maisons qui habillent ces soirées ne vendent plus du vêtement, mais du contexte. Et dans ce jeu-là, le noir et blanc ne sont pas des absences de couleur, mais des choix stratégiques.

