Home Luxe et IAL’Europe ne perd pas l’IA dans les modèles. Elle la perd dans la commande publique.

L’Europe ne perd pas l’IA dans les modèles. Elle la perd dans la commande publique.

by pascal iakovou
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On peut financer une pépite, l’applaudir, la classer “champion” — et pourtant organiser sa dépendance. La scène est déjà connue : une entreprise européenne adopte un modèle européen, puis l’exécute sur une infrastructure américaine, avec des contrats américains, des outils américains, des habitudes américaines. À la fin, on a l’impression d’avoir “fait européen”. En réalité, on a seulement déplacé une couche.

Le cas Mistral AI est devenu emblématique parce qu’il révèle l’angle mort. Oui, posséder l’algorithme compte. Mais la valeur, et le pouvoir, se concentrent dans l’exécution : le cloud, l’observabilité, la facturation, la distribution, l’intégration native dans les suites bureautiques, la place dans les catalogues achats. Quand un modèle “existe” principalement via une hyperscale platform, il prend l’empreinte de cette plateforme. Et il devient, mécaniquement, plus difficile à sortir.

Le sujet n’est pas idéologique. Il est juridique et commercial. Le CLOUD Act et, plus largement, les régimes américains d’accès légal aux données — dont la surveillance ciblée permise par la section 702 de FISA avec l’assistance contrainte de fournisseurs — ne disparaissent pas parce qu’un datacenter se trouve “en Europe”. Ce qui compte, c’est la juridiction applicable au prestataire, la chaîne de contrôle, les obligations de remise, et la capacité à contester. En clair : la localisation n’est pas une assurance, c’est un paramètre.

Voilà pourquoi l’idée d’un “Buy European Act” revient, sous des formes plus ou moins assumées. Pas comme folklore protectionniste, mais comme instrument d’industrialisation. Les États-Unis n’ont jamais laissé leur écosystème se développer “à armes égales”. Leur commande publique est structurée, avec des objectifs chiffrés au bénéfice des small businesses et des dispositifs de préférence. L’Europe, elle, a longtemps érigé l’ouverture en vertu cardinale, y compris quand elle achetait des briques critiques. Le résultat est une asymétrie : nous finançons l’amont, puis nous achetons l’aval ailleurs.

Le point le plus dur à accepter est celui-ci : la souveraineté n’est pas une affaire de R&D. C’est une préférence commerciale, répétée des milliers de fois dans les appels d’offres, les renouvellements de contrats, les arbitrages “time-to-market”. L’Europe peut annoncer des plans de capacité data centers, parler d’actes cloud et IA, de simplification des permis, d’énergie. Tout cela est nécessaire. Mais sans traction de marché — sans contrats — l’infrastructure ne se finance pas, les compétences ne restent pas, la fiscalité fuit.

Reste la contrainte européenne : les règles de concurrence, les engagements internationaux sur les marchés publics, la peur de “faire comme les autres”. On n’évitera pas ce débat. Il faudra le rendre adulte : distinguer ce qui relève du stratégique (données sensibles, services régaliens, santé, défense, opérateurs d’importance vitale) de ce qui peut rester commodity. Et surtout exiger des clauses concrètes, pas des slogans : portabilité, réversibilité, auditabilité, transparence sur la chaîne de sous-traitance, et capacité d’hébergement hors de toute loi extraterritoriale non européenne quand c’est requis.

La “nationalité” de la stack n’est ni un fétiche, ni un détail. C’est un critère de risque. Et, de plus en plus, un critère de marge. En 2026, la question n’est pas “sommes-nous souverains ?” mais “sur quoi avons-nous décidé de l’être, et pourquoi ?”. Une entreprise sérieuse ne répond pas par un drapeau. Elle répond par un inventaire.

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