Pour sa collection estivale, la ligne conceptuelle de Maison Margiela investit le trottoir comme espace de défilé. Une « normalité exacerbée » où la housse à vêtements devient blouson et le passant, mannequin. Retour aux fondamentaux d’une philosophie vestimentaire née en 1988.
Le défilé se tient dans la rue. Une bande blanche peinte au sol en guise de catwalk. Les silhouettes se succèdent comme des passants ordinaires, portant une garde-robe aux lignes nettes, épurées. Ce dispositif scénographique — minimal jusqu’à l’abstraction — condense l’essence même de ce que MM6 Maison Margiela travaille depuis sa création en 1997 : la « normalité exacerbée », formule qui désigne cette capacité à rendre étrange le familier, à transformer le banal en objet de contemplation.
La palette chromatique oscille entre couleurs post-it, non-couleurs et neutres. Les boutons recouverts confèrent une apparence de convenance — ce que les Anglo-Saxons nomment « appropriateness » —, tandis que le jeu entre réel et illusion, fil rouge de l’univers Margiela, persiste. Les housses à vêtements, ces enveloppes protectrices du vestiaire en transit, se métamorphosent en blousons, robes, manteaux et capes. Ce geste n’est pas nouveau : dès 1990, pour sa collection printemps-été, Martin Margiela présentait une robe taillée dans un sac plastique de pressing transparent, photographiée par Bill Cunningham. Trente-cinq ans plus tard, MM6 réitère le trope identitaire.
Les épaules sont projetées vers l’avant, définissant une posture et des gestes spécifiques. Cette modification de la structure corporelle par le vêtement — récurrente chez Margiela depuis les épaulettes exagérées de la collection automne-hiver 2007 — interroge la relation entre habit et habitus. Les ourlets sont courts. Le nouveau twin-set se compose d’un manteau porté sur une robe assortie, inversion des conventions qui veut habituellement que la pièce légère se porte sur la pièce structurée.
Dans la rue, l’impromptu fait loi : bavoirs, jupes-doublures. Les classiques sont présents — l’imperméable, le tailleur-pantalon, le blouson, la chemise, le pantalon — mais un brouillage des catégories s’opère. Les jeans adoptent la coupe et les détails du pantalon tailleur ; le pantalon tailleur reçoit le traitement du jean. Cette permutation des codes vestimentaires rappelle les expérimentations de la Ligne 0 « Artisanale », où Martin Margiela transformait des gants de ski en doudounes, des sacs de sport en blousons de motard, des ceintures de cuir vintage en pantalons.
Les étiquettes de fin de rouleau de tissu et les ourlets bruts caractérisent les pièces — signature Margiela depuis les origines, où les coutures apparentes et les doublures visibles constituaient un manifeste contre la finition comme vertu cardinale. Les inserts transparents créent des effets de découpe en trompe-l’œil, technique récurrente chez Margiela depuis les robes imprimées « nudité » de 2008. Le même chatoiement habille les chaussettes.
Les accessoires complètent le tableau : chaussures plates métallisées, lunettes de soleil protectrices, bijoux en forme de verre à cocktail, sacs à main épurés, besaces en satin nouées à la taille. Cette dernière pièce — le sac porté comme ceinture — poursuit l’exploration des détournements fonctionnels qui caractérise l’approche MM6, héritée des collaborations avec Eastpak où les sacs devenaient réversibles.
Ce que cette collection réaffirme, c’est la pertinence intacte du vocabulaire Margiela trente-sept ans après la fondation de la Maison. Dans un contexte où les défilés se font spectacles technologiques et les vêtements véhicules de storytelling commercial, MM6 persiste à questionner les évidences : qu’est-ce qu’un vêtement ? Où commence le costume, où finit l’enveloppe protectrice ? Le trottoir suffit. Le passant suffit. La garde-robe suffit — à condition de savoir regarder.









