Dix-sept années d’engagement, un million de femmes accompagnées, et pourtant la Fondation Kering choisit aujourd’hui de réorienter une partie substantielle de ses ressources vers un terrain jusqu’ici insuffisamment exploré : la recherche scientifique. L’annonce, le 8 décembre 2025, du lancement d’un programme pluriannuel en partenariat avec l’Université McGill et le Sexual Violence Research Initiative (SVRI) marque un tournant stratégique pour la fondation présidée par François-Henri Pinault. L’enjeu ? Documenter rigoureusement les liens, souvent négligés par les politiques publiques, entre violences faites aux femmes et violences faites aux enfants — deux phénomènes trop longtemps traités en silos par les institutions.
Cette initiative répond à un constat partagé par les spécialistes du domaine : l’action de terrain, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas à transformer durablement les pratiques si elle ne s’adosse pas à une base probante solide. « Depuis dix-sept ans, nous avons vu comment la combinaison des efforts peut produire des résultats efficaces et durables dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants », déclare François-Henri Pinault. « Je suis donc ravi de lancer ce nouveau programme de recherche avec deux experts de premier plan qui possèdent une expérience approfondie non seulement de la recherche fondamentale, mais aussi de la diffusion et de la promotion de solutions communautaires contre les violences. »
L’architecture du programme repose sur une complémentarité géographique et méthodologique assumée. McGill University, institution canadienne fondée en 1821 et régulièrement classée parmi les meilleures universités mondiales, se concentrera sur la formation de doctorants et de postdoctorants à travers des revues systématiques de pratiques fondées sur des preuves, l’analyse des politiques sociales de prévention des violences familiales et de la maltraitance infantile, ainsi que la participation à des initiatives de recherche internationales centrées sur les droits des enfants placés en structures d’accueil au Canada et en France. Delphine Collin-Vézina, professeure et directrice du Centre de recherche sur les enfants et les familles de McGill, souligne l’importance de former des chercheurs « profondément ancrés dans les réalités vécues par ceux qui sont le plus touchés par les violences et les violations de droits ».
Le SVRI, de son côté, constitue l’un des plus vastes réseaux mondiaux dédiés à l’avancement de la recherche sur les violences faites aux femmes et aux enfants. Fondé en 2003, cet organisme se distingue par son ancrage dans les pays à revenus faibles et intermédiaires — là où les données manquent le plus cruellement et où les besoins demeurent les plus aigus. Le programme soutiendra des chercheurs en début de carrière à travers des bourses doctorales et postdoctorales, accompagnées d’un renforcement des capacités institutionnelles. Elizabeth Dartnall, directrice exécutive du SVRI, insiste sur la nécessité d’investissements durables dans « une recherche menée localement et ancrée dans l’expérience vécue », seule à même de former une nouvelle génération de leaders disposant d’une connaissance approfondie de leurs communautés.
La dimension opérationnelle du programme ne se limite pas à la production académique. Événements conjoints, webinaires, ateliers et plaidoyers viendront ponctuer cette initiative pour assurer la diffusion des résultats, influencer les politiques publiques et promouvoir le dialogue intersectoriel. Cette articulation entre recherche et action reflète une évolution significative dans la conception de la philanthropie par les grands groupes de luxe : il ne s’agit plus seulement de financer des structures d’aide aux victimes, mais de contribuer à transformer les cadres conceptuels et institutionnels qui perpétuent les violences.
Pour la Fondation Kering, ce programme s’inscrit dans une trajectoire cohérente. Créée en 2008 — et non 2018 comme parfois mentionné —, la fondation s’est d’abord concentrée sur le soutien aux associations locales dans six pays : France, Italie, Corée, Mexique, Royaume-Uni et États-Unis. La Maison des Femmes de Saint-Denis, pionnière dans l’accompagnement pluridisciplinaire des victimes de violences, a bénéficié d’un appui déterminant dès sa création en 2016. En 2021, lors du Forum Génération Égalité présidé par Emmanuel Macron, François-Henri Pinault annonçait un financement de cinq millions d’euros sur cinq ans pour l’ouverture de quinze nouvelles structures d’accueil en France. L’engagement de l’homme d’affaires sur ce terrain — qu’il attribue à l’influence décisive de son épouse, l’actrice Salma Hayek — lui a valu le Prix international du Leadership de l’Anti-Defamation League.
Le choix d’investir désormais dans la recherche académique témoigne d’une maturation de l’approche philanthropique. En ciblant spécifiquement l’intersection entre violences faites aux femmes et violences faites aux enfants, la Fondation Kering comble un angle mort des politiques publiques qui traitent généralement ces problématiques de manière cloisonnée. Or, les données empiriques suggèrent des corrélations fortes : les enfants témoins de violences conjugales présentent des risques accrus de devenir victimes ou auteurs de violences à l’âge adulte. Comprendre ces mécanismes de transmission intergénérationnelle constitue un préalable à toute stratégie de prévention efficace.
L’industrie du luxe, souvent interpellée sur la cohérence entre ses marges confortables et ses responsabilités sociétales, trouve dans ce type d’initiative une forme de réponse. Le programme de recherche Kering Foundation ne se substitue pas aux politiques publiques, mais entend les nourrir de données probantes et de méthodologies éprouvées. Une ambition qui, si elle se concrétise, pourrait redéfinir les standards de l’engagement philanthropique dans le secteur.
Site officiel : www.keringfoundation.org


