Home Horlogerie et JoaillerieAudemars Piguet rachète la légendaire « Grosse Pièce » aux enchères : un retour historique au Brassus pour les 150 ans de la manufacture

Audemars Piguet rachète la légendaire « Grosse Pièce » aux enchères : un retour historique au Brassus pour les 150 ans de la manufacture

by pascal iakovou
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Sept millions sept cent trente-six mille dollars. Tel est le montant qui a fait tomber le marteau chez Sotheby’s New York, le 8 décembre 2025, pour la montre de poche la plus mystérieuse jamais créée par Audemars Piguet. La « Grosse Pièce » — baptisée ainsi en raison de ses imposants 85 millimètres de diamètre — vient de pulvériser tous les records aux enchères pour la manufacture du Brassus, dépassant de plus de cinq millions de dollars le précédent sommet établi en 2022 pour une Royal Oak ayant appartenu à Gerald Genta.

Cette acquisition revêt une dimension symbolique majeure : c’est Audemars Piguet elle-même qui s’est portée acquéreuse de son propre chef-d’œuvre historique, au terme d’une bataille acharnée entre quatre collectionneurs durant dix minutes de suspense dans la salle de vente new-yorkaise. Sebastian Vivas, directeur du Patrimoine et du Musée Atelier Audemars Piguet, n’a pas masqué son émotion : « La réapparition de la Grosse Pièce chez Sotheby’s marque un moment historique pour les collectionneurs et les passionnés. Que cela se produise pendant notre 150e anniversaire rend l’événement encore plus extraordinaire. »

Le parcours de cette montre astronomique tient du roman d’aventures horlogères. Commandée en 1914 par le prestigieux détaillant londonien S. Smith & Son pour le compte d’un client fortuné, elle nécessita sept années de labeur minutieux avant sa livraison en 1921. Entre-temps, Audemars Piguet l’avait fièrement dévoilée lors de l’Exposition de Genève en 1920 — sa première et unique apparition publique avant de sombrer dans l’oubli pendant des décennies. Ce n’est qu’en 1970 qu’elle réapparaît brièvement, lorsque le collectionneur américain Robert M. Olmsted l’acquiert pour la somme alors considérable de 23 350 dollars auprès du marchand Sydney Rosenberg.

Le trésor technique que recèle ce garde-temps en or jaune 18 carats défie l’entendement. Avec ses 19 complications, la « Grosse Pièce » partage le titre de montre de poche la plus complexe jamais réalisée par Audemars Piguet avec la légendaire « Universelle » de 1899. Parmi ses prouesses : une carte céleste représentant le ciel nocturne de Londres avec 315 étoiles et 18 constellations identifiées sur fond d’émail bleu — une complication d’une rareté exceptionnelle pour l’époque, et la seule jamais intégrée par la manufacture dans une montre de poche. S’y ajoutent le temps sidéral, un calendrier perpétuel, les phases de lune, l’équation du temps, une répétition minutes, une grande et petite sonnerie, un chronographe, ainsi que le seul tourbillon qu’Audemars Piguet ait monté dans une montre de poche de cette période.

Cette pièce maîtresse incarne l’excellence du système d’établissage qui fit la renommée de la Vallée de Joux au tournant du XXe siècle. Dans cette région isolée du Jura suisse, où les hivers pouvaient durer six mois, un réseau d’artisans hautement spécialisés collaborait pour créer les mécanismes horlogers les plus sophistiqués au monde. Depuis 1875, date de la fondation de leur atelier par Jules Louis Audemars et Edward Auguste Piguet, la manufacture a toujours privilégié la qualité artisanale sur la production de masse, se spécialisant dans les complications les plus audacieuses.

La provenance de la « Grosse Pièce » ajoute encore à son prestige. Elle constituait le joyau de la collection Olmsted, assemblée avec une discrétion absolue pendant plus de six décennies par un collectionneur considéré comme l’un des plus perspicaces de sa génération. Robert M. Olmsted, décédé en 2024, avait commencé à acquérir des montres d’exception alors qu’il était encore étudiant à Princeton, correspondant avec les marchands depuis sa chambre universitaire. Sa collection, mise aux enchères sous l’intitulé « Exceptional Discoveries: The Olmsted Complications Collection », a totalisé plus de 20 millions de dollars.

Le résultat de la vente témoigne d’un regain d’intérêt spectaculaire pour les montres de poche à complications historiques, un segment traditionnellement dominé par Patek Philippe. Le fait qu’une Audemars Piguet atteigne de tels sommets — sept fois supérieurs à l’estimation haute — constitue un événement sans précédent sur le marché horloger, comparable à la vente pour 10,755 millions de dollars du prototype F.P. Journe ayant appartenu à Francis Ford Coppola quelques jours plus tôt chez Phillips.

La « Grosse Pièce » entamera désormais une tournée mondiale de plusieurs années, faisant escale dans les AP Houses sélectionnées et lors d’événements spéciaux, avant de rejoindre définitivement le Musée Atelier Audemars Piguet au Brassus. Elle y retrouvera sa sœur spirituelle, l’« Universelle », au cœur de la spirale de verre conçue par Bjarke Ingels Group, où quelque 300 garde-temps retracent plus de deux siècles d’histoire horlogère dans la Vallée de Joux.

Pour les amateurs de haute horlogerie, cette acquisition symbolise bien davantage qu’un simple retour au bercail. Elle illustre la détermination d’une manufacture familiale — la seule de la « Sainte Trinité » horlogère encore détenue par les descendants de ses fondateurs — à préserver et transmettre un patrimoine technique inestimable. Dans un contexte où le marché des enchères horlogères atteint des sommets vertigineux, le geste d’Audemars Piguet rappelle que certaines œuvres transcendent leur valeur marchande pour devenir des témoins irremplaçables de l’ingéniosité humaine.

Informations pratiques : Le Musée Atelier Audemars Piguet est situé au Brassus, dans la Vallée de Joux en Suisse. Site officiel : www.audemarspiguet.com

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