Home ModeLe marché français de la lingerie, laboratoire d’une consommation mûrie

Le marché français de la lingerie, laboratoire d’une consommation mûrie

by pascal iakovou
0 comments

Le Salon International de la Lingerie qui ouvre ce week-end Porte de Versailles arrive à un moment charnière. Le marché français de la lingerie féminine affiche 2,01 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, mais ces chiffres masquent une recomposition profonde. Les volumes reculent de 2,6%, tandis que le prix moyen progresse de 3,1%. Cette tension révèle moins une crise qu’une maturation : les achats deviennent plus réfléchis, les exigences techniques plus affirmées.

Les données morphologiques éclairent cette transformation. Le bonnet C s’impose désormais comme référence majoritaire en France. Sept pour cent des femmes portent un bonnet E ou supérieur, proportion en progression chez les jeunes générations. Le bonnet D gagne du terrain. Cette évolution anatomique interroge directement l’offre industrielle : face à des silhouettes qui requièrent davantage de maintien, le discours marketing autour de la « tendance no bra » – médiatisé mais marginal, puisque seuls treize pour cent des 18-25 ans ne portent jamais de soutien-gorge selon l’IFOP – révèle son décalage. La technique prime sur la narration.

Cette exigence technique bénéficie aux circuits de distribution spécialisés. Après une année 2024 difficile, les chaînes spécialisées en centre-ville et centres commerciaux regagnent 2,6 points de parts de marché pour atteindre 30,9% des ventes. Les boutiques indépendantes progressent également de 0,4 point. Ce retour en grâce traduit une redécouverte : l’essayage, le conseil personnalisé et l’expertise pointue retrouvent leur valeur commerciale. À l’inverse, la grande distribution alimentaire perd deux points (20,2% de PDM), tandis que le digital poursuit une progression mesurée (+0,5 point à 21%). Le marché se polarise entre expertise humaine et commodité numérique, sans antagonisme définitif.

Le soutien-gorge concentre cinquante-sept pour cent des dépenses de lingerie féminine, une stabilité qui confirme son statut de pièce prioritaire. Face aux bas de lingerie (strings, slips, culottes) qui représentent trente-sept pour cent, cet écart justifie une répartition budgétaire claire : technicité, ajustement parfait et matières premium expliquent les tarifs différenciés. Au-delà de sa fonction structurelle, le soutien-gorge évolue vers une pièce de mode assumée – dentelles, broderies, coupes architecturales, palette chromatique élargie – qui répond à une demande d’affirmation esthétique.

Cette dimension esthétique nourrit une autre mutation : la lingerie visible comme statement. Les défilés comme les codes vestimentaires urbains enregistrent une perméabilité croissante entre vêtements intimes et prêt-à-porter. Vestes entrouvertes sur soutiens-gorge sculptés, bodys portés en tops, transparences stratégiques : la frontière s’efface. Cette évolution ne relève ni de la provocation ni de la transgression, mais d’une appropriation maîtrisée de son image. Les corsets structurés, serres-taille graphiques et porte-jarretelles sophistiqués – longtemps relégués à l’imagerie rétro – retrouvent une fonction contemporaine, portés indifféremment sur ou sous d’autres pièces.

Le calendrier industriel amplifie cette lecture. L’année 2026 marque le cent cinquantième anniversaire de Chantelle, le quatre-vingtième d’Empreinte et le cinquantième de Lise Charmel. Ces célébrations ne relèvent pas de la simple communication corporate : elles inscrivent le secteur dans une temporalité longue où savoir-faire ancestral et innovation technique cohabitent. La campagne d’affichage dans le métro Porte de Versailles orchestrée par l’association Promincor Lingerie-Française (Antigel, Aubade, Chantelle, Chantelle X, Empreinte, Lise Charmel, Louisa Bracq, Maison Lejaby, Simone Pérèle, avec l’invité Dim) affirme une identité collective rare dans un secteur souvent fragmenté.

Cette capacité à conjuguer héritage et mutation contemporaine positionne le marché français de la lingerie comme observatoire des transformations plus larges de la consommation de luxe : recherche de durabilité, montée en gamme assumée, exigence technique accrue, redécouverte du conseil expert, affirmation identitaire via le vêtement. Le Salon International de la Lingerie cristallise ces évolutions, moins comme vitrine commerciale que comme lieu de confrontation entre offre industrielle et attentes morphologiques, entre narration marketing et réalités anatomiques, entre discours aspirationnel et usage quotidien.

Related Articles