Home ModeFashion WeekAnrealage et HERALBONY : quand le battement de cœur devient langage

Anrealage et HERALBONY : quand le battement de cœur devient langage

by pascal iakovou
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Pour sa collection Printemps-Été 2026, Kunihiko Morinaga invite dix-huit artistes en situation de handicap intellectuel à transformer le vêtement en pulsation vitale. Une proposition qui interroge les frontières du visible et de l’invisible.

Un symbole pulse au centre de la collection : le cœur, ♥. Pas celui des émojis ni des déclarations tapageuses, mais celui qui bat, irréductible, dans chaque existence singulière. Présentée le 30 septembre 2025 au Palais de Tokyo, la collection SS26 de Maison Anrealage poursuit une quête entamée il y a plus de vingt ans par Kunihiko Morinaga : rendre visible ce que l’œil ordinaire ne perçoit pas.

La collaboration avec HERALBONY, entreprise créative japonaise qui représente plus de 250 artistes en situation de handicap intellectuel à travers le monde, constitue bien davantage qu’un partenariat éthique. Elle s’inscrit dans la logique profonde d’un créateur qui, depuis la fondation de sa maison en 2003, n’a cessé d’interroger les seuils de perception. Le nom même d’Anrealage — contraction de « A real », « unreal » et « age » — désigne cet espace liminal où le réel et l’irréel cohabitent, où le quotidien révèle soudain sa part d’extraordinaire.

Dix-huit artistes contribuent à cette collection. Parmi eux, Satoru Kobayashi, dont les compositions de chiffres entrelacés ressemblent à des partitions secrètes ; Sanae Sasaki, qui tisse, brode et découpe avec une précision que le temps ne saurait altérer ; ou encore Takuma Hayakawa, dont les trains traversent les toiles avec une densité quasi obsessionnelle, transportant ses idoles favorites dans un univers parallèle. Chaque œuvre devient motif textile grâce à l’imprimante durable FOREARTH développée par Kyocera, technologie qui réduit la consommation d’eau à un niveau proche de zéro.

Les silhouettes elles-mêmes semblent animées d’un souffle propre. Des volants câblés évoquent des organismes primitifs ou baroques, difficiles à situer dans une chronologie du vivant. Une robe se gonfle comme un cœur en diastole. Des ourlets ondulent, des capes palpitent. Les accessoires prolongent cette anatomie émotive : des sacs en forme de félins, développés avec la start-up robotique Yukai Engineering à partir du concept Qoobo, battent doucement de la queue comme s’ils ronronnaient en silence.

La bande sonore, créée en collaboration avec Thomas Bangalter — l’ancien Daft Punk devenu compositeur pour ballet et cinéma — superpose un battement cardiaque aux sons quotidiens produits par des personnes en situation de handicap. L’ex-moitié du duo légendaire, qui a signé les ballets Mythologies et Chiroptera ces dernières années, apporte ici une dimension organique qui rappelle sa fascination pour le rapport entre l’humain et la machine. Dans un monde où l’intelligence artificielle gagne du terrain, ce parti pris du vivant résonne comme une déclaration de principe.

HERALBONY elle-même incarne une forme de reconnaissance institutionnelle nouvelle. Première entreprise japonaise à remporter le LVMH Innovation Award en 2024 dans la catégorie Diversité et Inclusion, elle a également obtenu le Gold Lion dans la catégorie « Glass: The Lion for Change » au Festival international de la créativité de Cannes 2025. Fondée par les jumeaux Takaya et Fumito Matsuda — inspirés par leur frère aîné Shōta, atteint d’autisme sévère —, la structure a ouvert un bureau à Paris en juillet 2024, installé à Station F. Son modèle économique garantit des royalties équitables aux artistes, transformant ce qui relevait souvent du don caritatif en véritable rémunération professionnelle.

« La mode devient un réceptacle pour le battement du cœur, honorant la beauté de la différence comme la plus pure célébration de la vie et de la résilience », écrit Morinaga dans ses notes de collection. Cette phrase, qui pourrait sonner comme un slogan, prend ici une densité particulière. Car le créateur ne se contente pas de célébrer l’altérité : il la rend littéralement portable, transformant les paysages intérieurs de ces artistes en surfaces habitables.

Le lauréat du Mainichi Fashion Grand Prix 2019 et finaliste du LVMH Prize la même année poursuit ainsi son exploration des marges. Là où certains voient des frontières, Morinaga perçoit des seuils. Là où d’autres distinguent des limites, il devine des passages. La question qu’il pose reste ouverte : que se révèle-t-il lorsqu’on franchit la ligne ? Peut-être simplement ceci : que chaque battement est unique, et que cette unicité constitue la preuve même de l’existence.

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