Pour sa collection Printemps/Été 2026, entièrement fabriquée en Italie, Yonathan Carmel pousse plus loin sa quête d’intemporalité. Entre tailoring traditionnel et mémoire textile, le créateur israélien transforme le vêtement en palimpseste.
Le communiqué de presse de Vautrait pour la saison Printemps/Été 2026 ne ressemble à aucun autre. Pas de liste de silhouettes, pas de palette de couleurs annoncée, pas de références culturelles explicites. À la place, un texte qui pourrait figurer dans une revue de philosophie : « Je collectionne comme on rassemblerait des timbres, mais sans le confort d’une séquence ou d’un thème. » La phrase ouvre un document de deux cents mots où il est question de manches trouvées dans des armoires de grand-mères, de boutons sauvés de marchés poussiéreux, de soie effleurée par une autre vie.
Yonathan Carmel, fondateur de la maison en 2021, a vingt-sept ans. Il est né à Tel-Aviv, a fait son service militaire comme photographe de presse, a étudié la philosophie pendant un an avant de bifurquer vers le patronage — d’abord en secret, le soir, pendant qu’il servait encore sous les drapeaux. Son nom de marque vient d’un ancêtre français installé en Tunisie. Il ne parle pas un mot de français.
L’Italie comme territoire
Cette saison marque un tournant : pour la première fois, l’intégralité de la collection a été conçue et fabriquée en Italie. Le choix n’est pas anodin. Carmel cherche à produire des vêtements qui ne semblent appartenir à aucune époque — ni contemporains, ni délibérément rétro. « Quand on fait quelque chose qui ressemble à maintenant, ça devient vieux très vite », expliquait-il à WWD après sa présentation du 29 septembre. Les ateliers italiens, avec leur maîtrise séculaire du tailoring et leur rapport au temps long, offraient le cadre idéal pour cette entreprise.
Les pièces présentées lors de la Paris Fashion Week jouent sur des références vintage filtrées, des épaules structurées, des vestes courtes, des boutons recouverts. Les silhouettes drapées et taillées évoquent le power dressing des années 1980, mais sans jamais le citer frontalement. Des bottes pointues accompagnent l’ensemble. La palette reste éteinte, les textures naturelles — lin, soie impalpable, cuir. Carmel refuse la couleur comme il refuse l’ornement : ce sont des « voiles » qui masquent la structure.
Contre la saisonnalité
La démarche de Vautrait s’inscrit dans un mouvement plus large de remise en question du calendrier mode. Mais là où d’autres marques proposent des collections « see now, buy now » ou des drops continus, Carmel choisit une voie différente : celle de l’anachronisme délibéré. Ses vêtements sont conçus pour acquérir de la valeur avec le temps, comme un meuble ou un livre. Le corps qui les porte vieillit ; le tissu aussi. L’un et l’autre se patinent ensemble.
« C’est très apaisant, c’est l’opposé d’une machine, c’est low-tech, comme quelque chose qu’on aurait appris de son grand-père », confiait-il au sujet de sa méthode de travail.
Semi-finaliste du Prix LVMH 2024, lauréat du Grand Prix du Jury Première Vision au Festival de Hyères, Carmel attire l’attention des institutions sans pour autant modifier sa trajectoire. Il refuse de dessiner : il travaille directement la matière, préférant la mémoire du corps à la rigueur du patronage. Les infographies qu’il créait autrefois comme graphiste lui ont appris à « encoder de grandes quantités d’information dans des formes visuellement concises ». Le vêtement, chez lui, fonctionne de la même manière : dense, concentré, lisible à condition d’y consacrer du temps.
Une distribution choisie
Distribué par le showroom Boon depuis 2022, Vautrait a conquis cinq points de vente multimarques — au Japon, en Chine, à Dubaï, en Ukraine et en France, où La Grande Boutique d’Aix-en-Provence référence la marque. Le réseau reste volontairement restreint. Carmel vise un public qu’il qualifie de « mature » — non par l’âge, mais par l’état d’esprit. Des personnes qui privilégient la substance sur la tendance, la durée sur l’immédiateté.
Le texte du communiqué évoque un « théâtre lent du retour » où la notion de nouveauté se dissout. Les commencements arrivent déguisés en restes. La mode — au sens saisonnier du terme — devient « moins une chasse à la nouveauté qu’une écoute patiente, une ouverture pour que le temps lui-même puisse parler ». On peut sourire de cette rhétorique. On peut aussi y voir l’expression sincère d’une génération de créateurs fatigués de la course aux collections, du recyclage des références, de l’obsolescence programmée des désirs.
Vautrait ne propose pas une alternative concrète au système. La marque participe au calendrier officiel de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, vend ses pièces via les circuits traditionnels, cherche — comme les autres — à croître. Mais elle le fait avec une lenteur assumée, un vocabulaire à contre-courant, une esthétique qui refuse de dater. Dans un paysage où les directions artistiques changent au rythme des trimestres, c’est peut-être déjà une forme de résistance.




















